La lampe de Chevet

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 Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre

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perle anne
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Nombre de messages : 264
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MessageSujet: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Mar 3 Aoû - 11:41

& C H A P I T R E






La grande horloge de l’église sonnait la demie de quatre heures lorsque Jérémy passa la grille de l’école. Le ciel s’était soudainement tristement assombri mais l’air était devenu beaucoup plus doux. Il n’avait plus froid mais son pas n’était guère plus allègre qu’à l’aller ce matin. Le maître commençait à s’intéresser à lui autrement qu’au travers de son travail scolaire et cela ne lui plaisait pas du tout. Il avait pourtant tout fait pour se montrer discret sur le plan personnel, tout fait pour se faire oublier et il n’avait pas imaginé un seul instant qu’un bon devoir de mathématiques avec des méthodes innovantes et plus efficaces lui vaudrait une intrusion dans sa vie familiale. Quelle drôle d’idée de ramener des équations, de surcroît exactes, à des questions sur son père et sa mère ? C’était imprévisible et moche, vraiment très moche. Et que faire maintenant ? Il ne le savait pas. Il avait émis plusieurs idées mais aucune n’avait abouti avec un espoir de réussite. Bien sûr, il pouvait mentir. Mais déjà, il n’aimait pas ça. A chaque fois qu’il avait essayé parce qu’il y était obligé, il avait eu l’impression que tout en lui le trahissait, ses mots, ses gestes, sa voix, ses expressions, ses mimiques, la tournure de ses phrases, enfin tout. C’est cette même sensation qu’il avait eu aujourd’hui en servant un plateau de bobards à son maître. Et puis combien de temps pourrait-il inventer des histoires pour éviter que Monsieur Calmeau ne rencontre sa mère ? Pas longtemps, évidemment. Le maître n’était pas idiot. S’il l’avait été, il n’aurait pas été instituteur et Jérémy ne l’aurait pas secrètement admiré. Et comme il n’était pas idiot, il allait aussi s’apercevoir tout de suite que sa mère n’était pas normale. Un être humain qui a fait du mal, un être humain au cerveau réparé. Les docteurs sont en somme des mécaniciens. Ils réparent ou changent les pièces défectueuses pour faire repartir la machine. Malheureusement, ces mécaniciens humains peuvent remplacer certaines pièces mais pas toutes. Pour les cerveaux, ils feraient mieux de s’abstenir. Car le cerveau, c’est le moteur mais différemment des moteurs de voiture, avec ceux-là, on ne peut pas effectuer un échange standard et quand on les répare, il reste toujours des séquelles. En plus, comme on ne peut pas les échanger, on n’est jamais sûr qu’ils ne relâchent pas d’un seul coup sans prévenir, jamais sûr que la défectuosité rafistolée ne jouera pas un tour bien pire que la première fois, même si on se dit que ça ne peut pas être pire. Tel était l’avis de Jérémy : on ne peut plus jamais avoir confiance en un moteur qui a déraillé même s’il a été bricolé et qu’il donne l’impression de fonctionner à nouveau. Qu’allait donc penser le maître en se rendant compte que le moteur de sa mère avait des ratées évidentes ? Des ratées qu’on ne pouvait ignorer et qui pouvaient laisser supposer le pire. Le pire, encore le pire. Ces deux syllabes résonnaient douloureusement dans la tête de Jérémy comme très souvent. Sa vie, c’était le pire. Une vie de bonheur qui s’était transformée en pire que tout, en une nuit seulement alors qu’il était si heureux. Chaque jour, il y repensait. Il n’avait rien vu venir. D’accord, il était très petit et peut-être encore aveugle à certaines réalités de la vie mais au plus profond de sa mémoire, il se rappelait un bonheur sans faille. Un père extraordinaire qui adorait sa mère, qui la câlinait, qui lui offrait des fleurs, qui prenait toujours soin d’elle comme de lui, qui les emmenait tous les deux au restaurant le dimanche midi. Pourtant, elle l’avait tué, comme ça sans raison, un coup de couteau en plein cœur, en plein dans ce cœur qui l’aimait, dans ce cœur qui avait tellement saigné. Cette nuit-là, Jérémy avait été réveillé vers minuit par des bruits bizarres dans la maison. Il avait descendu l’escalier à pas de velours et s’était caché derrière le canapé pour observer. Il n’avait pas réalisé et tout était flou aujourd’hui. Il ne se rappelait plus l’image de sa mère étendue près du corps de son père qui se vidait de tout son sang. Elle avait le couteau dans la main, un grand couteau. Elle semblait inconsciente mais elle respirait. Son père non. Il s’était approché, les yeux agrandis par l’horreur, persuadé de marcher dans un horrible cauchemar. Il avait ramassé fébrilement une épingle de cravate qui brillait par terre dans l’obscurité et il était reparti se coucher. Il avait longuement sangloté, traumatisé par cet immonde cauchemar. Puis épuisé, il s’était rendormi en serrant fort la pince de cravate de son père dans sa main. Le lendemain, son grand-père était arrivé dans sa chambre. Jérémy avait déjà refoulé le souvenir de ce qu’il avait vu dans la cuisine cette nuit-là. Trop dur a supporté pour un enfant de son âge. Seul le souvenir d’un cauchemar terrible avec du sang partout restait encore gravé dans sa mémoire. Grand-père s’était assis sur le rebord du lit et lui avait pris la main. Il avait vu la pince de cravate. Il était resté silencieux un moment, c’était comme si il voulait parler mais qu’il n’y arrivait pas. Jérémy, lui, avait très mal à la tête et ses yeux rougis le piquaient. Puis grand-père avait dit :



- « Petit, il s’est produit un drame atroce et inexplicable. Tu vas venir vivre chez grand-père. T’inquiète pas petit, tout ira bien. Grand-père est là ».



Oui grand-père était là et grand-père, c’était un homme formidable. Puis, il avait demandé d’une voix un peu tremblotante :



- « C’est quoi ce joli bijou que tu tiens dans ta main ? ».



- « Un cadeau de papa », avait répondu machinalement l’enfant sans se rappeler comment ce bijou avait atterri dans sa main.



- « Laisse-moi regarder. Oh, un joli modèle, un modèle unique de chez Cartier. Il n’en existe pas deux comme ça. Garde le, garde le bien mon petit, il te portera bonheur ce beau bijou. J’en suis sûr, même si c’est dur à croire aujourd’hui ».



Il avait refermé la petite main de Jérémy sur le bijou et l’avait serré sur son cœur. Il n’avait rien dit de plus et personne n’avait rien dit de plus à Jérémy qui n’avait jamais revu ni son père ni sa mère. Quand il posait des questions, on lui répondait :



- « Ils ont eu un grave accident de voiture, papa est parti chez les anges, maman est blessée, elle reviendra bientôt ».



Il s’était déroulé plusieurs semaines. Jérémy en avait encore un vague souvenir. Il était petit mais il se rappelait de cette période et des conversations dont il avait parfaitement saisi le sens. Là, écoutant souvent en catimini, il avait compris. Ses parents n’avaient pas eu un accident de voiture comme on voulait le lui faire croire. Non, il avait parfaitement saisi : sa mère avait assassiné son père de plusieurs coups de couteau. Grand-père avait dû donner de l’argent pour qu’on étouffe l’affaire et que sa fille ne fasse pas la une des journaux. De l’argent, il en avait beaucoup grand-père et il avait aussi un nom, un grand nom dans la haute couture : « Charles de Chêne ». C’est pour ça qu’il était connaisseur en épingles de cravate mais c’est aussi pour ça, qu’il ne pouvait pas se permettre d’étaler au grand jour que sa fille était en prison pour meurtre, car elle était en prison et pas à l’hôpital. Jérémy le savait très bien, bien que tout le monde lui taise la vérité. Ca l’aurait ruiné grand-père si le tout le monde avait connu cette vérité. Il était resté trois ans chez grand-père et grand-père était mort. Une crise cardiaque à 54 ans, son cœur avait lâché, trop de chocs, trop de traumatisme, une trop grande affliction avait dit le docteur. Ensuite, Jérémy s’était retrouvé dans une famille d’accueil pendant deux longues années qui lui avaient paru interminables. Les gens étaient gentils mais ils l’avaient récupéré pour gagner de l’argent. Ca, il l’avait aussi compris. Et un enfant ne devrait jamais être une source de profit. Il avait alors commencé à se replier sur lui-même. Il passait son temps à étudier les mathématiques pour éviter de penser. Puis un jour, le médecin qui le suivait et qui venait souvent pour parler avec lui était arrivé et lui avait dit :



- « Jérémy, j’ai une excellente surprise pour toi. Ta maman est guérie, tu vas pouvoir rentrer à la maison ».



Durant toutes ses années, Jérémy avait secrètement espéré retrouver sa maman si gentille et si aimante. Oui, il avait secrètement espéré qu’ils vivraient de nouveau heureux tous les deux en se rappelant combien papa était un homme extraordinaire. Ils en discuteraient, regarderaient des photos et iraient décorer sa tombe de jolies fleurs pour lui dire combien ils l’aimaient. Et il avait confiance en sa maman, bien qu’il ne l’avait pas vue depuis longtemps. Il était convaincu qu’elle lui parlerait, qu’elle lui expliquerait, qu’elle lui donnerait la solution sur l’assassinat de son père. Elle était innocente, il le croyait tout comme grand-père. Mais, le médecin l’avait emmené à Montpellier, dans un très grand appartement, retrouver sa mère. Ce n’était pas l’appartement où Jérémy avait vécu avant, d’ailleurs avant il ne vivait pas à Montpellier mais à Lille. L’appartement de Montpellier appartenait à feu grand-père mais Jérémy ne se souvenait pas y être allé avant. Il était très joli. Sa mère s’était précipitée vers lui et l’avait soulevé du sol. Mais, elle n’avait pas prononcé un seul mot et après l’avoir embrassé avec effusion, elle avait embrassé aussi le médecin et sur la bouche, un long baiser dégoûtant avec la langue, en lui murmurant des mercis à n’en plus finir. Toutes les convictions de Jérémy avaient basculé en un temps éclair. Elle avait beaucoup maigri et des petites rides sillonnaient le contour des ses yeux. Mais sinon, elle n’avait pas changé. Jérémy l’avait bien reconnue, pourtant soudainement, il avait eu l’impression d’être pris dans les bras par une étrangère, une étrangère qui ne s’appelait pas maman mais Angèle, avait-il décrété instantanément. Quelle drôle d’idée d’ailleurs, il y avait « ange » dans ce prénom, un ange avec des ailes et elle n’avait rien d’un ange. Il le réalisait tout à coup. Elle avait fait du mal à papa et à grand-père. Les anges ne font pas de mal. Tous les espoirs, toutes les convictions de Jérémy venaient de s’écrouler en quelques secondes, comme un vulgaire château de cartes. C’est Démonèle qu’elle aurait dû s’appeler, un démon avec des ailes de vautour. Non, pas de vautour, pensa Jérémy, avec des ailes d’un oiseau méchant mais pas de vautour. Jérémy aimait bien les vautours, pas si affreux qu’on le dit les vautours. Les gens sont vraiment étranges, ils appellent le lion, le roi des animaux et les vautours, les charognards. Pervers les charognards, majestueux le roi. Pourtant le lion, c’est un prédateur. Il tue sauvagement, une gazelle toute entière pour ne manger que quelques côtelettes. Il tue aussi les petits d’une femelle s’il la veut. Il tue pour s’assouvir et se combler. Au fond, c’est peut-être la définition du roi, un être puissant qui ne recule devant rien pour son propre plaisir. Alors que le vautour, il se contente de peu pour vivre, il ne fait de mal à personne et s’apaise avec les restes que les rois ont délaissés. D’accord, contrairement aux lions, ils ne sont pas très beaux. Jérémy se souvenait des enfants qui se moquaient d’eux lorsqu’il allait au zoo avec grand-père. Mais bon, mieux vaut être moche et gentil que beau et méchant. Comme Démonèle, elle était belle et méchante et Jérémy aurait préféré de loin qu’elle soit moche et gentille, même si ses copains s’étaient un peu moqués d’elle. Il l’aurait défendue et n’en aurait pas eu honte. Alors que là, elle n’était pas défendable et il en avait honte. Oui, il avait honte de ce qu’elle avait fait et si mal de le réaliser si subitement. La mocheté se défend, la méchanceté non. La mocheté, on en est pas responsable, la méchanceté si.



Quelques jours après son arrivée sur Montpellier, le médecin avait pris sa voix la plus douce pour expliquer à Jérémy :



- « Je t’ai déjà dit que tu ne reverrais jamais ton père, il est parti au ciel pour toujours mais ne t’inquiète pas, il est heureux là-haut. Et j’ai une bonne surprise encore. Je suis ton nouveau papa. Je me suis occupée de ta maman pendant qu’elle était malade et je suis tombé très amoureux d’elle. Alors je l’ai épousée. Aujourd’hui, elle va parfaitement bien et nous allons vivre heureux tous les trois. Tu garderas le nom de ton père et nous deux avec maman, on s’appelle Duneton mais ne t’inquiète pas, tu es notre fils. Des milliers d’enfants sont comme toi. Il y en a même qui sont conçus dans des éprouvettes et qui ne connaissent pas le père qui a donné sa graine. L’essentiel, c’est celui qui partage ta vie tous les jours. Je m’occupe de toi depuis plus de deux ans et maintenant ce sera tous les jours. Je suis ton papa Jérémy ».



Ce fut le coup de grâce, anéantissant à tout jamais tous les espoirs secrets nourris pendant tant d’années par le petit Jérémy. Pas très futé, pas très psychologue le mécano des cerveaux. Jérémy avait senti son cœur se gonfler de chagrin.

Il n’avait jamais parlé à personne de tout ce qu’il savait, de tout ce qu’il avait compris et appris. Quand ils parlent, les adultes ont souvent une fâcheuse tendance à prendre les enfants pour des idiots qui ne peuvent pas comprendre. Jérémy savait qu’un jour grand-père lui aurait dit la vérité. Grand-père ne le prenait pas pour un idiot. Il l’avait entendu parler avec le médecin :



- « J’ai tout fait pour refuser la réalité. J’étais persuadé qu’il y avait quelque chose que nous allions découvrir. Ma fille n’a pas pu faire une chose pareille. Je me suis battu pour courir après une vérité qui n’existe visiblement pas. J’ai tiré sur toutes les cordes, payé les meilleurs détectives mais sans résultat. Angèle n’a même jamais eu le bénéfice du doute. Ni aux yeux de la police, ni aux yeux des médecins. Je suis anéanti mais je dois me rendre à l’évidence, je ne peux plus rien.. Jérémy était petit, j’espérais qu’une autre vérité éclaterait et c’est pourquoi, je ne lui ai jamais rien dit. Mais cet enfant est en droit de savoir, un jour ou l’autre, il faudra tout lui raconter de cette sordide histoire. Au fond de moi, jusqu’à sur mon lit de mort, je ne croirai jamais à vos conneries de psy et à la culpabilité de ma fille, jamais vous m’entendez ! Et ça aussi je le dirai à mon petit fils».



- « C’est pourtant une réalité prouvée aujourd’hui et vous ne direz certainement pas la vérité, avait rétorqué le mécanicien sans aucune amabilité. Si vous voulez détruire cet enfant, vous ne pouvez pas trouver mieux. Il ne doit jamais savoir, jamais ».



- « C’est vous le docteur, avait bougonné grand-père de mauvaise grâce. Je ne suis pas d’accord mais je ne ferai rien qui puisse nuire à mon petit-fils. Il est tout ce qu’il me reste. Je n’y comprends rien dans vos trucs de psy mais bon, si vous le dites, là-dessus, je suis bien obligé de vous faire confiance ».



Et grand-père était mort peu de temps après, terrassé par son impuissance de ne plus pouvoir rien faire et fidèle à sa fille dans son cœur. Normal, avait réfléchi Jérémy après coup. Il était si bon grand-père, il ne pouvait imaginer un acte aussi diabolique de la part de sa propre fille.

Parfois, Jérémy avait bien failli raconter ce qu’il savait à ce médecin qu’il trouvait gentil au début quand il venait le voir. Il avait bien failli lui avouer qu’il était d’accord avec grand-père sur le fait qu’il préférerait qu’on lui dise la vérité plutôt que de le prendre pour un imbécile mais, il s’était toujours retenu et d’un seul coup, il ne l’avait pas regretté. Non seulement ce bonhomme le prenait pour un imbécile, il lui racontait n’importe quoi et lui mentait piteusement mais en plus, il l’avait trahi. Il avait osé réparer le moteur défaillant de sa mère au risque d’une nouvelle panne dramatique, il avait trouvé le moyen de la faire sortir de prison, de l’épouser et maintenant, il voulait prendre la place de son père ! Dès lors, Jérémy l’avait détesté, ce bonhomme, ce mécanicien de cerveaux qui s’imagine qu’un père, ça se remplace aussi comme un vulgaire organe.

Ce que tout le monde ignorait aussi, c’est que par la suite, Jérémy avait longuement fouillé dans tous les documents qu’il avait dénichés. Il avait ainsi appris beaucoup des choses qu’on ne lui disait pas. Sa mère était restée quatre ans en prison. Puis le médecin était allé la voir et il avait obtenu la révision du procès. L’avocat avait alors plaidé la folie passagère. Le médecin avait démontré que la folle pouvait guérir. Elle avait tué lors d’un dédoublement transitoire de la personnalité dont elle n’était absolument pas responsable. Un dédoublement qui ne se reproduirait pas. Elle était sortie de prison, avait passé un an dans un hôpital psychiatrique et tout était réparé, justifié, oublié, remplacé ! Comme les choses paraissent simples ! Et son papa alors ? Son papa dont le cœur avait été transpercé ? Et grand-père dont le cœur mortifié par le chagrin avait lâché ! On en faisait quoi, hein, de tous ces cœurs détruits ?



Depuis un an que Jérémy vivait avec Démonèle et le mécanicien, il avait l’impression d’être encore plus malheureux qu’avant. Ils avaient déménagé plusieurs fois jusqu’à venir dans ce trou de campagne qui offrait l’incontestable avantage de l’ignorance totale de l’histoire de sa mère. L’affaire avait été étouffée au maximum mais il existait quelques personnes, surtout en ville, qui avaient eu connaissance du scandale vécu au sein de la grande maison de couture « Charles de Chêne ». Sa mère travaillait avec grand-père avant. Elle était styliste, dirigeait l’équipe de grand-père, écrivait aussi des articles pour les revues de mode sous un pseudonyme et posait souvent dans les magasines avec les vêtements de la maison de grand-père. Grand-père disait : « ma fille c’est mon bijou. Mon meilleur top modèle, c’est moi qui l’ait créée ». Jérémy ne l’avait plus jamais entendu tenir de tels propos après.

Sa mère était assez connue en ville sous son nom de jeune fille. Elle n’avait jamais utilisé son nom de femme dans le mannequinat. Jérémy se souvenait de ce jour où le mécanicien était arrivé dans l’appartement de Montpellier en expliquant :



« Chérie, on vend. On va s’installer ailleurs. Deux types m’ont demandé aujourd’hui si tu n’étais pas Angèle de Chêne. Ce n’est pas bon pour toi. Ta guérison est en très bonne voie et je ne veux surtout pas prendre le risque qu’on te harcèle dans la rue. En plus, je ne peux pas quitter mon travail sur Paris. J’en ai marre de ces allers et retours incessants et je ne veux plus te laisser seule si souvent, Chérie ».



Et Chérie avait vendu l’appartement de grand-père comme elle avait déjà vendu la maison de couture et la magnifique propriété de Lille que Jérémy adorait. Tous les biens solides et sûrs de grand-père, transformés en un compte en banque débordant et en une nouvelle maison surfaite et ampoulée qui ne plaisait pas du tout à Jérémy. Il ne s’y sentait jamais bien. Une espèce d’endroit entre un muséum de laideurs et une galerie de mauvais art implanté dans un trou perdu. Ce n’était pas sa mère qui avait choisi, c’était le mécanicien après de longues recherches et des théories à n’en plus finir sur le lieu idéal pour une nouvelle vie. Avant, Jérémy se souvenait que sa mère était une femme de goût qui prenait des décisions, qui avait toujours des projets et des idées bien arrêtées. Aujourd’hui, elle n’était plus que l’ombre de son nouveau mari. Plus capable de rien. Tout ce qu’il disait était paroles d’évangile. Elle avait une confiance et une admiration sans borne pour lui. Pour celui qui avait réussi à faire avaler à tout le monde, y compris à elle que l’autre personnalité qui s’était développée dans son corps pour quelques heures seulement, était une sorte de protecteur qui avait agi pour la défendre d’un traumatisme susceptible de l’anéantir. Mais quel traumatisme ? Ca, personne ne l’avait jamais su. Le mécanicien des cerveaux expliquait les choses de manière complètement insensée pour Jérémy qui surprenait souvent les conversations. L’autre, le protecteur l’avait sauvée, débarrassée d’un individu malveillant qui voulait la détruire et peut-être son enfant avec. Elle ne se souvenait de rien mais c’était normal. Le protecteur avait fait en sorte de la sauver, de lui faire oublier ses terreurs puis il avait disparu. Il était rentré à nouveau dans le corps de Démonèle qui n’était plus que toute seule maintenant avec un nouvel avenir devant elle. Elle ne devait s’en vouloir de rien, ce n’était pas elle qui avait agi mais l’autre, le protecteur. Comment croire à tant d’absurdités, se demandait Jérémy. Comment imaginer que son père doux et tendre avait pu être une menace pour la vie de sa mère et de la sienne. C’était monstrueux comme idée, monstrueux comme manière d’expliquer les choses. On voyait bien que le mécanicien n’avait jamais connu papa. Sinon, il n’aurait jamais pu dire de telles horreurs. A croire, avait souvent songé Jérémy, que les médecins qui réparent les cerveaux en ont un encore plus cabossé dans leur propre carrosserie.

Tout au long des années passées, Jérémy avait cherché à savoir, à obtenir le plus de renseignements possibles sur le drame qui avait touché sa famille. Cependant, il n’avait jamais réellement interprété les faits. Il s’était contenté de subir la situation et ne s’était pas posé de questions sur la culpabilité de sa mère. Il savait que grand-père la jugeait innocente et il croyait grand-père bien sûr. Mais les épreuves qu’il avait subies après sa mort, avaient totalement changé sa vision des choses. Sa maman, telle qu’il l’avait connue les premières années de sa petite vie n’existait plus aujourd’hui. L’autre, celle qu’il avait retrouvée n’avait plus rien de cette maman tendre qui s’inquiétait toujours du bonheur de son enfant. Si elle était restée la même, jamais elle n’aurait accepté la situation, jamais elle ne serait devenue l’ombre de ce type qui prétendait être son papa désormais, jamais elle ne l’aurait cru et épousé. Conscient de cette tromperie, réalisant qu’elle n’avait que faire des peines de son enfant, Jérémy s’était mis à lui en vouloir, à lui en vouloir beaucoup jusqu’à la détester. Il était alors non seulement persuadé qu’elle était bel et bien la meurtrière de son père mais aussi qu’elle avait accompli cet acte monstrueux et inqualifiable en toute âme et conscience. Une connerie inimaginable, cette histoire de protecteur ! Seule la bonté sans borne de grand-père avait pu l’aiguiller sur un mauvais jugement. Oui, elle était bel et bien coupable. La meilleure preuve : maintenant, tout le monde vivait naturellement. Démonèle avait confié l’avenir de son fils à son mécano sans s’occuper de ses souffrances insoutenables. Elle n’avait jamais émis le désir d’aller sur la tombe de son papa et de l’y emmener comme il en avait rêvé, avec des fleurs plein les bras. Elle avait oublié sa vie passée et personne ne devait la lui rappeler. Personne ne devait lui en parler et personne ne devait la reconnaître. Evidemment ici, ça ne risquait rien. Les vieilles campagnardes ne s’intéressaient pas à la mode. Mais, c’était nul ici. A la maison, enfin si tant est que Jérémy pouvait dire la maison, il y avait bien Luc, le frère du mécanicien. Jérémy l’aimait bien mais ce n’était pas suffisant pour compenser tout le reste, tout le pire. Luc, Jérémy l’avait toujours connu. C’était le meilleur ami de son père. Le père de Jérémy était un grand physicien avec l’allure intelligente des scientifiques. Il avait une belle tignasse rousse, des yeux bleus, un grand front qui semblait toujours réfléchir et une voix si rassurante. Luc lui, était inventeur et il faisait souvent appel au père de Jérémy pour des formules. Jérémy se rappelait comme ils s’entendaient bien tous les deux. Ils riaient tout le temps ensemble. C’était peut-être pour ça que Jérémy l’aimait bien. La seule chose pour laquelle il pouvait lui en vouloir, c’était d’avoir parlé de sa mère à son frère, le mécano, après qu’elle ait assassiné son père. Il s’était tout de suite intéressé au cas d’Angèle comme à un remarquable cas psychiatrique et était allé la voir en prison. A partir de là, la machine infernale n’avait plus arrêté de fonctionner. Il n’avait plus cessé de s’occuper d’elle, de tout faire pour lui « reboulonner » le cerveau et justifier ses actes. Il aurait mieux fait de s’abstenir sur ce point, Luc. Sa mère serait restée en prison. Elle se serait repentie et aurait reconnu sa culpabilité. Elle aurait purgé sa peine et avoué la vérité à Jérémy en implorant son pardon. Et peut-être qu’il aurait pardonné, pas sûr mais peut-être. Alors que là, c’était impossible, à jamais impossible. Vraiment, Luc n’avait pas eu une idée de génie, le jour où il avait tout raconté à son frère. Comme quoi, même les inventeurs ont de mauvaises idées parfois.

Mais enfin, Luc ne méritait pas qu’on lui en veuille. Il avait sans doute cru bien faire et aujourd’hui, il était comme on dit « dans la merde ». Il avait inventé un truc, une montre reliée à un petit programmateur informatique. Dans le programmateur, on pouvait rentrer jusqu’à 50 paramètres par jour pour faire sonner la montre à une heure précise avec l’indication digitale de ce à quoi on doit penser. Par exemple : 8 heures, « Clamoxyl » s’affichait sur l’écran, 10 heures « médecin », 13heures « dentiste » et ainsi de suite. On programmait la montre le matin en la reliant au programmateur à clavier, on déconnectait ensuite et on la portait au poignet. Toute la journée, elle vous rappelait tout. Bien plus pratique qu’un agenda papier. Romaric, psychiatre spécialisé dans les problèmes de mémoire, avait donné l’idée à Luc en lui parlant de ses patients qui oubliaient toujours tout. Ca avait tout de suite fait tilt dans la tête de Luc. Romaric avait encouragé son frère et il l’avait soutenu dans son nouveau projet. Seulement, Luc n’avait pas eu de chance. Il avait dû emprunter beaucoup et hypothéquer tous ses biens pour développer son truc. Une fois que tout avait été prêt et impeccablement mis au point, il avait voulu déposer un brevet avec tous les plans et toutes les formules mais là, sale coup du sort : le truc existait déjà ! Un brevet venait d’être déposé et une société avait déjà produit cinq cents montres prêtes pour la vente ! Luc avait inventé un truc qui existait déjà, pas depuis longtemps mais pas de pot quand même car le truc qui existait déjà avait ruiné Luc jusqu’au dernier sou. Il n’avait plus rien et aucun revenu. Sans son frère qui l’avait généreusement récupéré, en s’excusant mille fois de lui avoir donné sans le vouloir, l’idée du truc qui existait déjà, il se serait retrouvé à la rue. Jérémy trouvait intéressant le métier d’inventeur mais évidemment, il ne fallait pas inventer des trucs qui existaient déjà. Enfin, pour le moment, ce n‘était pas sa préoccupation : il allait falloir dire à Démonèle que Monsieur Calmeau voulait la voir et ça, c’était un sacré problème. En passant devant la boulangerie, il mit une main dans sa poche. Quelques pièces tintèrent. Autant reculer l’échéance en prenant le temps d’acheter quelques bonbons. Il entra dans la boulangerie. Rolande soupira. Le gosse allait vouloir des bonbons et elle avait horreur de servir des bonbons. Du calcul mental à n’en plus finir pour récupérer trois balles, comme elle disait. Jérémy passa sa commande sous l’œil exaspéré de la boulangère : trois fraises à 10 centimes, un rouleau de réglisse à 80 centimes, un roudoudou à 90 centimes, deux boules de chwing-gum, une rouge et une jaune, à 15 centimes, un carambar à l’orange à 10 centimes, une guimauve à 30 centimes et un car en sac à 25 centimes.



- Trois francs dix, annonça Rolande en tendant le sachet à Jérémy avec une irritation non dissimulée.



- Non Madame, ça fait deux francs quatre vingt quinze !



- Non mais, dis donc sale gosse, tu crois pas que tu vas m’apprendre à compter !



- Je vous promets, Madame, ça fait deux francs quatre vingt quinze. On peut recompter ensemble si vous voulez, proposa l’enfant.



- Ecoute, si tu n’as pas l’argent, tu me rends les bonbons tout de suite et tu t’en vas.



A quoi beau se battre, pensa Jérémy. Elle n’en démordra pas et il n’était pas à quinze centimes près. Sa mère lui donnait autant d’argent de poche qu’il en voulait. Il sortit les pièces et les posa sur le comptoir.



- Voilà, trois francs dix mais ça faisait deux francs quatre vingt quinze, persista-t-il tout de même, l’air boudeur.



Les traits de la boulangère se durcirent. Les gosses de maintenant étaient des mal élevés, aucun respect !



- Vous vous croyez malins les mômes de maintenant. Ca croit tout savoir ! Nous, dans l’ temps, on avait pas des cartables de cinq kilos comme le tien. Un cahier et un crayon, c’est tout et on était aussi intelligent que vous autres ! La preuve, tu ne sais même pas compter !



Jérémy sortit. Il se sentait un peu écœuré tout de même que la boulangère ne l’ait pas cru. En calcul, il s’y connaissait et c’était frustrant. Mais il se rassura. Cette bonne femme ne valait pas le coup qu’il s’en fasse. Non seulement elle ne savait pas compter, mais en plus, elle confondait instruction et intelligence. Evidemment que le volume d’un cartable n’est pas proportionnel à l’intelligence. Sinon, tout le monde serait intelligent. Il suffirait de charger le cartable. Par contre, Jérémy demeura persuadé que le volume du cartable jouait un rôle important dans l’instruction. Comment étudier les maths, le français, l’histoire, la géographie, les sciences, l’instruction civique et toutes les autres choses avec un seul cahier et un seul crayon ? Ca n’avait aucun sens. Il fallait bien des livres, un compas, une règle, des feutres, plusieurs cahiers pour ne pas tout mélanger et tout le reste. Il haussa les épaules, ouvrit son sac de bonbons et s’attaqua à son roudoudou en marchant lentement sur le trottoir. Il avait d’autres soucis à gérer que l’idiotie de la boulangère et les quinze centimes qu’il lui avait donnés en trop.


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reia
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Jeu 3 Fév - 19:28

l'histoire et poignante j'aimerais en lire plus je ne peut en aucun cas te donner de conseil car tu est une expert je peut juste te dire que si tu le sort en livre je l’achèterais tout de suite cette histoire me plait vraiment il y a tout un tas d'éléments qui fond que j'aime cette histoire!
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Camylène
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Jeu 3 Fév - 21:57

Il faut dire que Perle Anne écrit des thrillers, Réia ! Elle vient de publier son premier roman. Je l'ai lu et j'ai beaucoup aimé.

Tu peux nous mettre quelques pages ici en créant un nouveau sujet, si tu veux.
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Corynn
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Ven 4 Fév - 14:16

Oh la la ma jolie Perle Nacrée, c'est écrit en beaucoup trop petit pour mes yeux. Je vais copier coller ça dans Word, agrandir la police et je reviendrai te dire ce que j'ai pensé de ton chapitre un peu plus tard Very Happy
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Corynn
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Ven 4 Fév - 15:51

J'ai vraiment aimé très fort ma jolie Perle Moirée ! Ton histoire est très prenante, et tu as des trouvailles excellentes : quand tu parles du mécano du cerveau ou de Démonèle à la place d'Angèle !!! C'est vraiment très bon ! Et le coup de la boulangère...

Sûr, j'ai envie de lire la suite cheers

Petit bémol : tes paragraphes sont trop longs ma toute jolie... enfin, à mon avis. Il y a des moments où j'aurais bien aimé reprendre ma respiration... Very Happy
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perle anne
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 12:33

Vos commentaires me font chaud au coeur. Ma belle Coco, je croyais que tu l'avais déjà lu cet extrait ?? Il date du mois d'août et oui mille pardons pour la mise en page et les caractères illisibles. Je n'ai toujours pas compris ce que j'ai fabriqué !! Mon texte original est en police 12 et la mise en page à peu près correcte pourtant lors du copier coller, tout s'est décalé y compris les espaces pour respirer ?? Moi-même en connaissant le texte, je n'arrive pas à lire !! Celui-là, c'est mon 6ème. Le manuscrit est bouclé, un assez gros pavé de 365 pages A4 mais il n'est pas prêt de voir l'édition puisque je n'en suis qu'à mon premier édité... Il y a un autre extrait plus lisible sur mon blog sur ça vous intéresse.
Un très beau week-end.
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Camylène
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 13:13

Perle Anne, tu as posté ce texte pendant mes vacances, et je ne l'avais pas vu non plus. Mais c'est vrai que j'ai reculé devant la longueur et la petitesse de l'écriture. Je vais tâcher de réparer ça ! Very Happy
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perle anne
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 15:05

Réparer ?? Tu es vraiment trop forte Camylène lol! lol! Moi j'ai essayé et je n'ai fait qu'empirer les choses !
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 15:33

Pas réparer sur le forum (quoi que...) mais réparer mon oubli !!! Very Happy
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 15:36

Et voilà le travail !
La grande horloge de l’église sonnait la demie de quatre heures lorsque Jérémy passa la grille de l’école. Le ciel s’était soudainement tristement assombri mais l’air était devenu beaucoup plus doux. Il n’avait plus froid mais son pas n’était guère plus allègre qu’à l’aller ce matin. Le maître commençait à s’intéresser à lui autrement qu’au travers de son travail scolaire et cela ne lui plaisait pas du tout. Il avait pourtant tout fait pour se montrer discret sur le plan personnel, tout fait pour se faire oublier et il n’avait pas imaginé un seul instant qu’un bon devoir de mathématiques avec des méthodes innovantes et plus efficaces lui vaudrait une intrusion dans sa vie familiale. Quelle drôle d’idée de ramener des équations, de surcroît exactes, à des questions sur son père et sa mère ? C’était imprévisible et moche, vraiment très moche. Et que faire maintenant ? Il ne le savait pas. Il avait émis plusieurs idées mais aucune n’avait abouti avec un espoir de réussite. Bien sûr, il pouvait mentir. Mais déjà, il n’aimait pas ça. A chaque fois qu’il avait essayé parce qu’il y était obligé, il avait eu l’impression que tout en lui le trahissait, ses mots, ses gestes, sa voix, ses expressions, ses mimiques, la tournure de ses phrases, enfin tout. C’est cette même sensation qu’il avait eu aujourd’hui en servant un plateau de bobards à son maître. Et puis combien de temps pourrait-il inventer des histoires pour éviter que Monsieur Calmeau ne rencontre sa mère ? Pas longtemps, évidemment. Le maître n’était pas idiot. S’il l’avait été, il n’aurait pas été instituteur et Jérémy ne l’aurait pas secrètement admiré. Et comme il n’était pas idiot, il allait aussi s’apercevoir tout de suite que sa mère n’était pas normale. Un être humain qui a fait du mal, un être humain au cerveau réparé. Les docteurs sont en somme des mécaniciens. Ils réparent ou changent les pièces défectueuses pour faire repartir la machine. Malheureusement, ces mécaniciens humains peuvent remplacer certaines pièces mais pas toutes. Pour les cerveaux, ils feraient mieux de s’abstenir. Car le cerveau, c’est le moteur mais différemment des moteurs de voiture, avec ceux-là, on ne peut pas effectuer un échange standard et quand on les répare, il reste toujours des séquelles. En plus, comme on ne peut pas les échanger, on n’est jamais sûr qu’ils ne relâchent pas d’un seul coup sans prévenir, jamais sûr que la défectuosité rafistolée ne jouera pas un tour bien pire que la première fois, même si on se dit que ça ne peut pas être pire. Tel était l’avis de Jérémy : on ne peut plus jamais avoir confiance en un moteur qui a déraillé même s’il a été bricolé et qu’il donne l’impression de fonctionner à nouveau. Qu’allait donc penser le maître en se rendant compte que le moteur de sa mère avait des ratées évidentes ? Des ratées qu’on ne pouvait ignorer et qui pouvaient laisser supposer le pire. Le pire, encore le pire. Ces deux syllabes résonnaient douloureusement dans la tête de Jérémy comme très souvent. Sa vie, c’était le pire. Une vie de bonheur qui s’était transformée en pire que tout, en une nuit seulement alors qu’il était si heureux. Chaque jour, il y repensait. Il n’avait rien vu venir. D’accord, il était très petit et peut-être encore aveugle à certaines réalités de la vie mais au plus profond de sa mémoire, il se rappelait un bonheur sans faille. Un père extraordinaire qui adorait sa mère, qui la câlinait, qui lui offrait des fleurs, qui prenait toujours soin d’elle comme de lui, qui les emmenait tous les deux au restaurant le dimanche midi. Pourtant, elle l’avait tué, comme ça sans raison, un coup de couteau en plein cœur, en plein dans ce cœur qui l’aimait, dans ce cœur qui avait tellement saigné. Cette nuit-là, Jérémy avait été réveillé vers minuit par des bruits bizarres dans la maison. Il avait descendu l’escalier à pas de velours et s’était caché derrière le canapé pour observer. Il n’avait pas réalisé et tout était flou aujourd’hui. Il ne se rappelait plus l’image de sa mère étendue près du corps de son père qui se vidait de tout son sang. Elle avait le couteau dans la main, un grand couteau. Elle semblait inconsciente mais elle respirait. Son père non. Il s’était approché, les yeux agrandis par l’horreur, persuadé de marcher dans un horrible cauchemar. Il avait ramassé fébrilement une épingle de cravate qui brillait par terre dans l’obscurité et il était reparti se coucher. Il avait longuement sangloté, traumatisé par cet immonde cauchemar. Puis épuisé, il s’était rendormi en serrant fort la pince de cravate de son père dans sa main. Le lendemain, son grand-père était arrivé dans sa chambre. Jérémy avait déjà refoulé le souvenir de ce qu’il avait vu dans la cuisine cette nuit-là. Trop dur a supporté pour un enfant de son âge. Seul le souvenir d’un cauchemar terrible avec du sang partout restait encore gravé dans sa mémoire. Grand-père s’était assis sur le rebord du lit et lui avait pris la main. Il avait vu la pince de cravate. Il était resté silencieux un moment, c’était comme si il voulait parler mais qu’il n’y arrivait pas. Jérémy, lui, avait très mal à la tête et ses yeux rougis le piquaient. Puis grand-père avait dit :



- « Petit, il s’est produit un drame atroce et inexplicable. Tu vas venir vivre chez grand-père. T’inquiète pas petit, tout ira bien. Grand-père est là ».



Oui grand-père était là et grand-père, c’était un homme formidable. Puis, il avait demandé d’une voix un peu tremblotante :



- « C’est quoi ce joli bijou que tu tiens dans ta main ? ».



- « Un cadeau de papa », avait répondu machinalement l’enfant sans se rappeler comment ce bijou avait atterri dans sa main.



- « Laisse-moi regarder. Oh, un joli modèle, un modèle unique de chez Cartier. Il n’en existe pas deux comme ça. Garde le, garde le bien mon petit, il te portera bonheur ce beau bijou. J’en suis sûr, même si c’est dur à croire aujourd’hui ».



Il avait refermé la petite main de Jérémy sur le bijou et l’avait serré sur son cœur. Il n’avait rien dit de plus et personne n’avait rien dit de plus à Jérémy qui n’avait jamais revu ni son père ni sa mère. Quand il posait des questions, on lui répondait :



- « Ils ont eu un grave accident de voiture, papa est parti chez les anges, maman est blessée, elle reviendra bientôt ».



Il s’était déroulé plusieurs semaines. Jérémy en avait encore un vague souvenir. Il était petit mais il se rappelait de cette période et des conversations dont il avait parfaitement saisi le sens. Là, écoutant souvent en catimini, il avait compris. Ses parents n’avaient pas eu un accident de voiture comme on voulait le lui faire croire. Non, il avait parfaitement saisi : sa mère avait assassiné son père de plusieurs coups de couteau. Grand-père avait dû donner de l’argent pour qu’on étouffe l’affaire et que sa fille ne fasse pas la une des journaux. De l’argent, il en avait beaucoup grand-père et il avait aussi un nom, un grand nom dans la haute couture : « Charles de Chêne ». C’est pour ça qu’il était connaisseur en épingles de cravate mais c’est aussi pour ça, qu’il ne pouvait pas se permettre d’étaler au grand jour que sa fille était en prison pour meurtre, car elle était en prison et pas à l’hôpital. Jérémy le savait très bien, bien que tout le monde lui taise la vérité. Ca l’aurait ruiné grand-père si le tout le monde avait connu cette vérité. Il était resté trois ans chez grand-père et grand-père était mort. Une crise cardiaque à 54 ans, son cœur avait lâché, trop de chocs, trop de traumatisme, une trop grande affliction avait dit le docteur. Ensuite, Jérémy s’était retrouvé dans une famille d’accueil pendant deux longues années qui lui avaient paru interminables. Les gens étaient gentils mais ils l’avaient récupéré pour gagner de l’argent. Ca, il l’avait aussi compris. Et un enfant ne devrait jamais être une source de profit. Il avait alors commencé à se replier sur lui-même. Il passait son temps à étudier les mathématiques pour éviter de penser. Puis un jour, le médecin qui le suivait et qui venait souvent pour parler avec lui était arrivé et lui avait dit :



- « Jérémy, j’ai une excellente surprise pour toi. Ta maman est guérie, tu vas pouvoir rentrer à la maison ».



Durant toutes ses années, Jérémy avait secrètement espéré retrouver sa maman si gentille et si aimante. Oui, il avait secrètement espéré qu’ils vivraient de nouveau heureux tous les deux en se rappelant combien papa était un homme extraordinaire. Ils en discuteraient, regarderaient des photos et iraient décorer sa tombe de jolies fleurs pour lui dire combien ils l’aimaient. Et il avait confiance en sa maman, bien qu’il ne l’avait pas vue depuis longtemps. Il était convaincu qu’elle lui parlerait, qu’elle lui expliquerait, qu’elle lui donnerait la solution sur l’assassinat de son père. Elle était innocente, il le croyait tout comme grand-père. Mais, le médecin l’avait emmené à Montpellier, dans un très grand appartement, retrouver sa mère. Ce n’était pas l’appartement où Jérémy avait vécu avant, d’ailleurs avant il ne vivait pas à Montpellier mais à Lille. L’appartement de Montpellier appartenait à feu grand-père mais Jérémy ne se souvenait pas y être allé avant. Il était très joli. Sa mère s’était précipitée vers lui et l’avait soulevé du sol. Mais, elle n’avait pas prononcé un seul mot et après l’avoir embrassé avec effusion, elle avait embrassé aussi le médecin et sur la bouche, un long baiser dégoûtant avec la langue, en lui murmurant des mercis à n’en plus finir. Toutes les convictions de Jérémy avaient basculé en un temps éclair. Elle avait beaucoup maigri et des petites rides sillonnaient le contour des ses yeux. Mais sinon, elle n’avait pas changé. Jérémy l’avait bien reconnue, pourtant soudainement, il avait eu l’impression d’être pris dans les bras par une étrangère, une étrangère qui ne s’appelait pas maman mais Angèle, avait-il décrété instantanément. Quelle drôle d’idée d’ailleurs, il y avait « ange » dans ce prénom, un ange avec des ailes et elle n’avait rien d’un ange. Il le réalisait tout à coup. Elle avait fait du mal à papa et à grand-père. Les anges ne font pas de mal. Tous les espoirs, toutes les convictions de Jérémy venaient de s’écrouler en quelques secondes, comme un vulgaire château de cartes. C’est Démonèle qu’elle aurait dû s’appeler, un démon avec des ailes de vautour. Non, pas de vautour, pensa Jérémy, avec des ailes d’un oiseau méchant mais pas de vautour. Jérémy aimait bien les vautours, pas si affreux qu’on le dit les vautours. Les gens sont vraiment étranges, ils appellent le lion, le roi des animaux et les vautours, les charognards. Pervers les charognards, majestueux le roi. Pourtant le lion, c’est un prédateur. Il tue sauvagement, une gazelle toute entière pour ne manger que quelques côtelettes. Il tue aussi les petits d’une femelle s’il la veut. Il tue pour s’assouvir et se combler. Au fond, c’est peut-être la définition du roi, un être puissant qui ne recule devant rien pour son propre plaisir. Alors que le vautour, il se contente de peu pour vivre, il ne fait de mal à personne et s’apaise avec les restes que les rois ont délaissés. D’accord, contrairement aux lions, ils ne sont pas très beaux. Jérémy se souvenait des enfants qui se moquaient d’eux lorsqu’il allait au zoo avec grand-père. Mais bon, mieux vaut être moche et gentil que beau et méchant. Comme Démonèle, elle était belle et méchante et Jérémy aurait préféré de loin qu’elle soit moche et gentille, même si ses copains s’étaient un peu moqués d’elle. Il l’aurait défendue et n’en aurait pas eu honte. Alors que là, elle n’était pas défendable et il en avait honte. Oui, il avait honte de ce qu’elle avait fait et si mal de le réaliser si subitement. La mocheté se défend, la méchanceté non. La mocheté, on en est pas responsable, la méchanceté si.



Quelques jours après son arrivée sur Montpellier, le médecin avait pris sa voix la plus douce pour expliquer à Jérémy :



- « Je t’ai déjà dit que tu ne reverrais jamais ton père, il est parti au ciel pour toujours mais ne t’inquiète pas, il est heureux là-haut. Et j’ai une bonne surprise encore. Je suis ton nouveau papa. Je me suis occupée de ta maman pendant qu’elle était malade et je suis tombé très amoureux d’elle. Alors je l’ai épousée. Aujourd’hui, elle va parfaitement bien et nous allons vivre heureux tous les trois. Tu garderas le nom de ton père et nous deux avec maman, on s’appelle Duneton mais ne t’inquiète pas, tu es notre fils. Des milliers d’enfants sont comme toi. Il y en a même qui sont conçus dans des éprouvettes et qui ne connaissent pas le père qui a donné sa graine. L’essentiel, c’est celui qui partage ta vie tous les jours. Je m’occupe de toi depuis plus de deux ans et maintenant ce sera tous les jours. Je suis ton papa Jérémy ».



Ce fut le coup de grâce, anéantissant à tout jamais tous les espoirs secrets nourris pendant tant d’années par le petit Jérémy. Pas très futé, pas très psychologue le mécano des cerveaux. Jérémy avait senti son cœur se gonfler de chagrin.

Il n’avait jamais parlé à personne de tout ce qu’il savait, de tout ce qu’il avait compris et appris. Quand ils parlent, les adultes ont souvent une fâcheuse tendance à prendre les enfants pour des idiots qui ne peuvent pas comprendre. Jérémy savait qu’un jour grand-père lui aurait dit la vérité. Grand-père ne le prenait pas pour un idiot. Il l’avait entendu parler avec le médecin :



- « J’ai tout fait pour refuser la réalité. J’étais persuadé qu’il y avait quelque chose que nous allions découvrir. Ma fille n’a pas pu faire une chose pareille. Je me suis battu pour courir après une vérité qui n’existe visiblement pas. J’ai tiré sur toutes les cordes, payé les meilleurs détectives mais sans résultat. Angèle n’a même jamais eu le bénéfice du doute. Ni aux yeux de la police, ni aux yeux des médecins. Je suis anéanti mais je dois me rendre à l’évidence, je ne peux plus rien.. Jérémy était petit, j’espérais qu’une autre vérité éclaterait et c’est pourquoi, je ne lui ai jamais rien dit. Mais cet enfant est en droit de savoir, un jour ou l’autre, il faudra tout lui raconter de cette sordide histoire. Au fond de moi, jusqu’à sur mon lit de mort, je ne croirai jamais à vos conneries de psy et à la culpabilité de ma fille, jamais vous m’entendez ! Et ça aussi je le dirai à mon petit fils».



- « C’est pourtant une réalité prouvée aujourd’hui et vous ne direz certainement pas la vérité, avait rétorqué le mécanicien sans aucune amabilité. Si vous voulez détruire cet enfant, vous ne pouvez pas trouver mieux. Il ne doit jamais savoir, jamais ».



- « C’est vous le docteur, avait bougonné grand-père de mauvaise grâce. Je ne suis pas d’accord mais je ne ferai rien qui puisse nuire à mon petit-fils. Il est tout ce qu’il me reste. Je n’y comprends rien dans vos trucs de psy mais bon, si vous le dites, là-dessus, je suis bien obligé de vous faire confiance ».



Et grand-père était mort peu de temps après, terrassé par son impuissance de ne plus pouvoir rien faire et fidèle à sa fille dans son cœur. Normal, avait réfléchi Jérémy après coup. Il était si bon grand-père, il ne pouvait imaginer un acte aussi diabolique de la part de sa propre fille.

Parfois, Jérémy avait bien failli raconter ce qu’il savait à ce médecin qu’il trouvait gentil au début quand il venait le voir. Il avait bien failli lui avouer qu’il était d’accord avec grand-père sur le fait qu’il préférerait qu’on lui dise la vérité plutôt que de le prendre pour un imbécile mais, il s’était toujours retenu et d’un seul coup, il ne l’avait pas regretté. Non seulement ce bonhomme le prenait pour un imbécile, il lui racontait n’importe quoi et lui mentait piteusement mais en plus, il l’avait trahi. Il avait osé réparer le moteur défaillant de sa mère au risque d’une nouvelle panne dramatique, il avait trouvé le moyen de la faire sortir de prison, de l’épouser et maintenant, il voulait prendre la place de son père ! Dès lors, Jérémy l’avait détesté, ce bonhomme, ce mécanicien de cerveaux qui s’imagine qu’un père, ça se remplace aussi comme un vulgaire organe.

Ce que tout le monde ignorait aussi, c’est que par la suite, Jérémy avait longuement fouillé dans tous les documents qu’il avait dénichés. Il avait ainsi appris beaucoup des choses qu’on ne lui disait pas. Sa mère était restée quatre ans en prison. Puis le médecin était allé la voir et il avait obtenu la révision du procès. L’avocat avait alors plaidé la folie passagère. Le médecin avait démontré que la folle pouvait guérir. Elle avait tué lors d’un dédoublement transitoire de la personnalité dont elle n’était absolument pas responsable. Un dédoublement qui ne se reproduirait pas. Elle était sortie de prison, avait passé un an dans un hôpital psychiatrique et tout était réparé, justifié, oublié, remplacé ! Comme les choses paraissent simples ! Et son papa alors ? Son papa dont le cœur avait été transpercé ? Et grand-père dont le cœur mortifié par le chagrin avait lâché ! On en faisait quoi, hein, de tous ces cœurs détruits ?



Depuis un an que Jérémy vivait avec Démonèle et le mécanicien, il avait l’impression d’être encore plus malheureux qu’avant. Ils avaient déménagé plusieurs fois jusqu’à venir dans ce trou de campagne qui offrait l’incontestable avantage de l’ignorance totale de l’histoire de sa mère. L’affaire avait été étouffée au maximum mais il existait quelques personnes, surtout en ville, qui avaient eu connaissance du scandale vécu au sein de la grande maison de couture « Charles de Chêne ». Sa mère travaillait avec grand-père avant. Elle était styliste, dirigeait l’équipe de grand-père, écrivait aussi des articles pour les revues de mode sous un pseudonyme et posait souvent dans les magasines avec les vêtements de la maison de grand-père. Grand-père disait : « ma fille c’est mon bijou. Mon meilleur top modèle, c’est moi qui l’ait créée ». Jérémy ne l’avait plus jamais entendu tenir de tels propos après.

Sa mère était assez connue en ville sous son nom de jeune fille. Elle n’avait jamais utilisé son nom de femme dans le mannequinat. Jérémy se souvenait de ce jour où le mécanicien était arrivé dans l’appartement de Montpellier en expliquant :



« Chérie, on vend. On va s’installer ailleurs. Deux types m’ont demandé aujourd’hui si tu n’étais pas Angèle de Chêne. Ce n’est pas bon pour toi. Ta guérison est en très bonne voie et je ne veux surtout pas prendre le risque qu’on te harcèle dans la rue. En plus, je ne peux pas quitter mon travail sur Paris. J’en ai marre de ces allers et retours incessants et je ne veux plus te laisser seule si souvent, Chérie ».



Et Chérie avait vendu l’appartement de grand-père comme elle avait déjà vendu la maison de couture et la magnifique propriété de Lille que Jérémy adorait. Tous les biens solides et sûrs de grand-père, transformés en un compte en banque débordant et en une nouvelle maison surfaite et ampoulée qui ne plaisait pas du tout à Jérémy. Il ne s’y sentait jamais bien. Une espèce d’endroit entre un muséum de laideurs et une galerie de mauvais art implanté dans un trou perdu. Ce n’était pas sa mère qui avait choisi, c’était le mécanicien après de longues recherches et des théories à n’en plus finir sur le lieu idéal pour une nouvelle vie. Avant, Jérémy se souvenait que sa mère était une femme de goût qui prenait des décisions, qui avait toujours des projets et des idées bien arrêtées. Aujourd’hui, elle n’était plus que l’ombre de son nouveau mari. Plus capable de rien. Tout ce qu’il disait était paroles d’évangile. Elle avait une confiance et une admiration sans borne pour lui. Pour celui qui avait réussi à faire avaler à tout le monde, y compris à elle que l’autre personnalité qui s’était développée dans son corps pour quelques heures seulement, était une sorte de protecteur qui avait agi pour la défendre d’un traumatisme susceptible de l’anéantir. Mais quel traumatisme ? Ca, personne ne l’avait jamais su. Le mécanicien des cerveaux expliquait les choses de manière complètement insensée pour Jérémy qui surprenait souvent les conversations. L’autre, le protecteur l’avait sauvée, débarrassée d’un individu malveillant qui voulait la détruire et peut-être son enfant avec. Elle ne se souvenait de rien mais c’était normal. Le protecteur avait fait en sorte de la sauver, de lui faire oublier ses terreurs puis il avait disparu. Il était rentré à nouveau dans le corps de Démonèle qui n’était plus que toute seule maintenant avec un nouvel avenir devant elle. Elle ne devait s’en vouloir de rien, ce n’était pas elle qui avait agi mais l’autre, le protecteur. Comment croire à tant d’absurdités, se demandait Jérémy. Comment imaginer que son père doux et tendre avait pu être une menace pour la vie de sa mère et de la sienne. C’était monstrueux comme idée, monstrueux comme manière d’expliquer les choses. On voyait bien que le mécanicien n’avait jamais connu papa. Sinon, il n’aurait jamais pu dire de telles horreurs. A croire, avait souvent songé Jérémy, que les médecins qui réparent les cerveaux en ont un encore plus cabossé dans leur propre carrosserie.

Tout au long des années passées, Jérémy avait cherché à savoir, à obtenir le plus de renseignements possibles sur le drame qui avait touché sa famille. Cependant, il n’avait jamais réellement interprété les faits. Il s’était contenté de subir la situation et ne s’était pas posé de questions sur la culpabilité de sa mère. Il savait que grand-père la jugeait innocente et il croyait grand-père bien sûr. Mais les épreuves qu’il avait subies après sa mort, avaient totalement changé sa vision des choses. Sa maman, telle qu’il l’avait connue les premières années de sa petite vie n’existait plus aujourd’hui. L’autre, celle qu’il avait retrouvée n’avait plus rien de cette maman tendre qui s’inquiétait toujours du bonheur de son enfant. Si elle était restée la même, jamais elle n’aurait accepté la situation, jamais elle ne serait devenue l’ombre de ce type qui prétendait être son papa désormais, jamais elle ne l’aurait cru et épousé. Conscient de cette tromperie, réalisant qu’elle n’avait que faire des peines de son enfant, Jérémy s’était mis à lui en vouloir, à lui en vouloir beaucoup jusqu’à la détester. Il était alors non seulement persuadé qu’elle était bel et bien la meurtrière de son père mais aussi qu’elle avait accompli cet acte monstrueux et inqualifiable en toute âme et conscience. Une connerie inimaginable, cette histoire de protecteur ! Seule la bonté sans borne de grand-père avait pu l’aiguiller sur un mauvais jugement. Oui, elle était bel et bien coupable. La meilleure preuve : maintenant, tout le monde vivait naturellement. Démonèle avait confié l’avenir de son fils à son mécano sans s’occuper de ses souffrances insoutenables. Elle n’avait jamais émis le désir d’aller sur la tombe de son papa et de l’y emmener comme il en avait rêvé, avec des fleurs plein les bras. Elle avait oublié sa vie passée et personne ne devait la lui rappeler. Personne ne devait lui en parler et personne ne devait la reconnaître. Evidemment ici, ça ne risquait rien. Les vieilles campagnardes ne s’intéressaient pas à la mode. Mais, c’était nul ici. A la maison, enfin si tant est que Jérémy pouvait dire la maison, il y avait bien Luc, le frère du mécanicien. Jérémy l’aimait bien mais ce n’était pas suffisant pour compenser tout le reste, tout le pire. Luc, Jérémy l’avait toujours connu. C’était le meilleur ami de son père. Le père de Jérémy était un grand physicien avec l’allure intelligente des scientifiques. Il avait une belle tignasse rousse, des yeux bleus, un grand front qui semblait toujours réfléchir et une voix si rassurante. Luc lui, était inventeur et il faisait souvent appel au père de Jérémy pour des formules. Jérémy se rappelait comme ils s’entendaient bien tous les deux. Ils riaient tout le temps ensemble. C’était peut-être pour ça que Jérémy l’aimait bien. La seule chose pour laquelle il pouvait lui en vouloir, c’était d’avoir parlé de sa mère à son frère, le mécano, après qu’elle ait assassiné son père. Il s’était tout de suite intéressé au cas d’Angèle comme à un remarquable cas psychiatrique et était allé la voir en prison. A partir de là, la machine infernale n’avait plus arrêté de fonctionner. Il n’avait plus cessé de s’occuper d’elle, de tout faire pour lui « reboulonner » le cerveau et justifier ses actes. Il aurait mieux fait de s’abstenir sur ce point, Luc. Sa mère serait restée en prison. Elle se serait repentie et aurait reconnu sa culpabilité. Elle aurait purgé sa peine et avoué la vérité à Jérémy en implorant son pardon. Et peut-être qu’il aurait pardonné, pas sûr mais peut-être. Alors que là, c’était impossible, à jamais impossible. Vraiment, Luc n’avait pas eu une idée de génie, le jour où il avait tout raconté à son frère. Comme quoi, même les inventeurs ont de mauvaises idées parfois.

Mais enfin, Luc ne méritait pas qu’on lui en veuille. Il avait sans doute cru bien faire et aujourd’hui, il était comme on dit « dans la merde ». Il avait inventé un truc, une montre reliée à un petit programmateur informatique. Dans le programmateur, on pouvait rentrer jusqu’à 50 paramètres par jour pour faire sonner la montre à une heure précise avec l’indication digitale de ce à quoi on doit penser. Par exemple : 8 heures, « Clamoxyl » s’affichait sur l’écran, 10 heures « médecin », 13heures « dentiste » et ainsi de suite. On programmait la montre le matin en la reliant au programmateur à clavier, on déconnectait ensuite et on la portait au poignet. Toute la journée, elle vous rappelait tout. Bien plus pratique qu’un agenda papier. Romaric, psychiatre spécialisé dans les problèmes de mémoire, avait donné l’idée à Luc en lui parlant de ses patients qui oubliaient toujours tout. Ca avait tout de suite fait tilt dans la tête de Luc. Romaric avait encouragé son frère et il l’avait soutenu dans son nouveau projet. Seulement, Luc n’avait pas eu de chance. Il avait dû emprunter beaucoup et hypothéquer tous ses biens pour développer son truc. Une fois que tout avait été prêt et impeccablement mis au point, il avait voulu déposer un brevet avec tous les plans et toutes les formules mais là, sale coup du sort : le truc existait déjà ! Un brevet venait d’être déposé et une société avait déjà produit cinq cents montres prêtes pour la vente ! Luc avait inventé un truc qui existait déjà, pas depuis longtemps mais pas de pot quand même car le truc qui existait déjà avait ruiné Luc jusqu’au dernier sou. Il n’avait plus rien et aucun revenu. Sans son frère qui l’avait généreusement récupéré, en s’excusant mille fois de lui avoir donné sans le vouloir, l’idée du truc qui existait déjà, il se serait retrouvé à la rue. Jérémy trouvait intéressant le métier d’inventeur mais évidemment, il ne fallait pas inventer des trucs qui existaient déjà. Enfin, pour le moment, ce n‘était pas sa préoccupation : il allait falloir dire à Démonèle que Monsieur Calmeau voulait la voir et ça, c’était un sacré problème. En passant devant la boulangerie, il mit une main dans sa poche. Quelques pièces tintèrent. Autant reculer l’échéance en prenant le temps d’acheter quelques bonbons. Il entra dans la boulangerie. Rolande soupira. Le gosse allait vouloir des bonbons et elle avait horreur de servir des bonbons. Du calcul mental à n’en plus finir pour récupérer trois balles, comme elle disait. Jérémy passa sa commande sous l’œil exaspéré de la boulangère : trois fraises à 10 centimes, un rouleau de réglisse à 80 centimes, un roudoudou à 90 centimes, deux boules de chwing-gum, une rouge et une jaune, à 15 centimes, un carambar à l’orange à 10 centimes, une guimauve à 30 centimes et un car en sac à 25 centimes.



- Trois francs dix, annonça Rolande en tendant le sachet à Jérémy avec une irritation non dissimulée.



- Non Madame, ça fait deux francs quatre vingt quinze !



- Non mais, dis donc sale gosse, tu crois pas que tu vas m’apprendre à compter !



- Je vous promets, Madame, ça fait deux francs quatre vingt quinze. On peut recompter ensemble si vous voulez, proposa l’enfant.



- Ecoute, si tu n’as pas l’argent, tu me rends les bonbons tout de suite et tu t’en vas.



A quoi beau se battre, pensa Jérémy. Elle n’en démordra pas et il n’était pas à quinze centimes près. Sa mère lui donnait autant d’argent de poche qu’il en voulait. Il sortit les pièces et les posa sur le comptoir.



- Voilà, trois francs dix mais ça faisait deux francs quatre vingt quinze, persista-t-il tout de même, l’air boudeur.



Les traits de la boulangère se durcirent. Les gosses de maintenant étaient des mal élevés, aucun respect !



- Vous vous croyez malins les mômes de maintenant. Ca croit tout savoir ! Nous, dans l’ temps, on avait pas des cartables de cinq kilos comme le tien. Un cahier et un crayon, c’est tout et on était aussi intelligent que vous autres ! La preuve, tu ne sais même pas compter !



Jérémy sortit. Il se sentait un peu écœuré tout de même que la boulangère ne l’ait pas cru. En calcul, il s’y connaissait et c’était frustrant. Mais il se rassura. Cette bonne femme ne valait pas le coup qu’il s’en fasse. Non seulement elle ne savait pas compter, mais en plus, elle confondait instruction et intelligence. Evidemment que le volume d’un cartable n’est pas proportionnel à l’intelligence. Sinon, tout le monde serait intelligent. Il suffirait de charger le cartable. Par contre, Jérémy demeura persuadé que le volume du cartable jouait un rôle important dans l’instruction. Comment étudier les maths, le français, l’histoire, la géographie, les sciences, l’instruction civique et toutes les autres choses avec un seul cahier et un seul crayon ? Ca n’avait aucun sens. Il fallait bien des livres, un compas, une règle, des feutres, plusieurs cahiers pour ne pas tout mélanger et tout le reste. Il haussa les épaules, ouvrit son sac de bonbons et s’attaqua à son roudoudou en marchant lentement sur le trottoir. Il avait d’autres soucis à gérer que l’idiotie de la boulangère et les quinze centimes qu’il lui avait donnés en trop.
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perle anne
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 16:21

lol! lol! lol!
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Camylène
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Sam 5 Fév - 17:19

Cela dit, Perle Anne, un chapitre, c'est tout de même un peu long pour lire sur écran...
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Corynn
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Dim 6 Fév - 11:17

Trop forte Camylène queen !!!
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MessageSujet: Re: Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre   Aujourd'hui à 17:15

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Extrait "La maison d'à côté" Perle Anne 1 chapitre
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