La lampe de Chevet

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 Extrait Inexorablement Perle Anne 2 chapitres

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perle anne
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MessageSujet: Extrait Inexorablement Perle Anne 2 chapitres   Mar 3 Aoû - 11:23

& C H A P I T R E ŒŽ


Clara quitta son père à dix huit heures. La nuit était très froide et la pluie avait enfin cessé de tomber. Heureusement car la température qui avoisinait les – 1 degré l’aurait probablement transformée en neige et sur Paris, c’était toujours un grand handicap. Le reste de l’après-midi en compagnie de son père s’était agréablement déroulé. L’interrogatoire sur son vol de retour terminé et la mouche qui avait piqué son père sur le thème de la chirurgie oculaire envolée, la conversation s’était engagée en grande partie sur la Tanzanie et ses merveilles et sur le travail réalisé par Clara durant son séjour. Clara s’était laissée emporter par sa passion pour l’Afrique au cours de ses récits et elle avait soigneusement évité de se mettre martel en tête avec des sujets plus douloureux.

Maintenant, elle était assise dans le métro, son panier en osier avec les petites oreilles noires de Félix qui pointaient, sur les genoux. La cascade infernale des doutes et des interrogations frappa à nouveau son esprit avec violence. Elle aurait tant donné pour ne pas travailler le lendemain. Avant de se coucher, elle prendra un tilleul bien fort mais serait-ce suffisant pour lui permettre de décompresser et de passer la nuit calme et reposante dont elle avait besoin pour être à la hauteur des responsabilités qui l’attendaient ? Elle en douta mais l’éventualité d’avaler un somnifère plus efficace l’angoissait. Elle n’en avait jamais pris et redoutait les effets secondaires qu’un tel médicament pourrait avoir lorsqu’elle tiendra le bistouri quelques heures plus tard. Elle aura besoin de toute sa précision et de toute sa réactivité. En plus, elle ne disposait pas d’un tel produit dans sa pharmacie et en trouver un dimanche soir à cette heure relevait de l’utopie. Lorsqu’elle abandonna définitivement l’idée, ce fut Vatan qui lui revint à l’esprit. Pourquoi s’attachait-elle avec tant d’acharnement à cette ville de l’Indre ? Probablement parce qu’elle n’avait rien de plus concret à se mettre sous la dent à la pensée de ce mystérieux message. Elle décida qu’elle tenterait dès lundi d’appeler la mairie de Vatan pour demander si « les chants d’amour » était un thème évocateur de la ville : un lieu dit ? Une légende ? Un monument ? Un chant populaire ? Ou que savait-elle encore. Les traits ingrats de l’homme aux sourcils trop rapprochés se dessinaient aussi régulièrement dans sa tête. Elle ne cessait de se creuser la cervelle pour se remémorer ses différents voyages en Tanzanie, persuadée que c’était probablement là-bas qu’elle l’avait déjà rencontré. Son regard était fixe et n’attachait aucune importance aux gens qui l’entouraient. Le ronflement monotone de la rame de métro lui bourdonnait dans les oreilles. Le voyage lui parut long. Lorsqu’elle arriva enfin devant son immeuble, elle sursauta à la vue du rutilant cabriolet Saab de couleur jaune garé le long du trottoir. Frédéric ! Oh non, elle l’avait complètement oublié et n’avait aucune envie de voir son sourire artificiel qui traduisait tant de suffisance ! Elle fut tentée de faire demi-tour. Mais pour aller où ? Chez Maria ? Impossible, elle n’avait pas ses clés de voiture sur elle et aucun transport en commun ne pourrait la conduire jusqu’à son HLM de Vitry sur Seine. Maria utilisait une mobylette jusqu’au métro le plus proche. Quant à prendre un taxi, il ne lui restait plus que 20 francs en poche après ses courses du matin et son chéquier et sa carte de crédit étaient dans son appartement. « Allez courage, Clara, se dit-elle. Tu lui dis bonjour, tu lui fais comprendre que tu es fatiguée et tu le fous dehors ! ».

Mue par l’irritation et la détermination, elle grimpa les cinq étages sans interruption ni essoufflement. Félix avait reconnu les lieux. Il avait sauté du panier et suivait sa maîtresse en courant dans les escaliers. Elle ouvrit la porte de son appartement d’un geste plus brusque que nécessaire et la referma si rapidement qu’elle manqua de coincer la queue du pauvre Félix pourtant si content de rentrer enfin chez lui. Les chaussures noires de Frédéric, toutes aussi rutilantes que son cabriolet gisaient dans l’entrée à côté du paillasson. Frédéric avait une sale manie qui exaspérait Clara. Il disposait toujours d’une dizaine de pochettes de lingettes à cirer dans sa poche et plusieurs fois dans la journée, il lustrait ses chaussures avec application. Manie de vieux garçon ou excès de zèle, Clara n’en savait rien mais elle ne supportait pas cette maniaquerie démesurée. Souvent elle avait songé que quelques escapades sur les pistes poussiéreuses en Afrique sans toujours pouvoir se laver le soir lui feraient énormément de bien. Lorsqu’elle aperçut Frédéric, son énervement ne fit que croître. Il s’approcha d’elle torse nu, une serviette blanche nouée autour de la taille. Visiblement, il sortait de la douche.

- Mais, je t’en prie, fais comme chez toi ! rugit-elle.



- Quel accueil mon trésor ! Moi qui avais tellement hâte de te revoir enfin ! Si j’ai pris la liberté de me doucher ici, c’est parce que je suis sorti de ma séance d’UV à 17h30. Je voulais faire quelques courses et tout préparer avant que tu n’arrives et donc, je n’avais pas de temps pour repasser chez moi. Tu ne voulais tout de même pas que je t’accueille avec des odeurs de sueur et une table vide ! Je suis passé au Chinois. Je sais que tu adores ça et j’ai pensé que ça t’avait manqué en Tanzanie.



Clara qui était restée plantée dans l’entrée aperçut les préparatifs sur la table basse du salon : une bouteille de champagne dans un seau, deux coupes, une assiette de petits canapés, un soliflore avec une rose et deux plateaux repas. Elle se sentit honteusement gênée. Une fois de plus elle s’était laissée emporter par sa colère et n’avait pas apprécié les délicates attentions de Frédéric. Mais une fois de plus, il avait réussi à retourner la situation à son avantage.

- Je .. je suis désolée mais je t’avais prévenu que je préférais être seule ce soir, murmura-t-elle comme pour s’excuser. Je suis un peu à cran en ce moment.



- Ça tombe bien, j’ai envie de te choyer et de m’occuper de toi, dit-il tendrement en l’aidant à retirer sa grosse doudoune qu’il alla accrocher dans la penderie. Tu vas pouvoir te détendre.



- Tu .. tu n’as pas l’intention de rester dans cette tenue ? s’inquiéta Clara.



Elle lança un bref coup d’œil sur ses tablettes de chocolat. Il lui sembla qu’elles étaient encore plus prononcées que la dernière fois où il s’était arrangé pour les lui faire inopinément admirer. « Il a dû doubler le nombre d’heures passées à la salle de musculation, estima Clara pour elle-même. Et voilà la vraie raison de la douche ! Il voulait une fois de plus me révéler ses valeurs anatomiques ! ». Mais ces valeurs-là ne faisaient pas partie du cadre de référence de Clara et si Frédéric attendait des compliments, il en fut pour sa pomme. Toutefois, révéler sa déception aurait été se trahir. Il n’en laissa rien paraître dans sa réponse et adopta une voix détachée :



- Non, non, dans trente secondes j’aurais enfilé un jean et une chemise. Mais avant viens, que je t’embrasse.



Elle s’approcha de lui et lui claqua un petit bisou sur la joue. Il retint sa tête et la serra fort sur son torse doré.



- Tu m’as tellement manqué, lui susurra-t-il à l’oreille.



Clara eut beaucoup de peine à se dégager de l’étreinte passionnée de Frédéric. Lorsqu’elle réussit enfin, il lui prit la main et l’entraîna gaiement vers le canapé.



- Installez-vous, Madame. Je suis votre serviteur ! Champagne, canapés aux asperges et aux œufs de caille, nêms, rouleaux de printemps, raviolis aux crevettes et glace au coulis de caramel. Tout ce que vous aimez tant ! Et ce joli vase est pour vous. J’ai mis une fleur dedans pour vous l’offrir. J’ai pensé que ça ferait moins triste.



- Tu .. tu en fais trop Frédéric, balbutia Clara.



- On n’en fait jamais trop pour la femme qu’on aime.



- Je t’en prie Frédéric pas ce soir. Ne recommence pas, s’il te plaît.



Le visage de Frédéric se ferma imperceptiblement.



- Il ne t’est jamais venu à l’idée que tu étais un monstre d’égoïsme Clara ? A chaque fois que tu as eu besoin de moi, j’ai été là pour toi. On ne peut pas dire que l’inverse se vérifie.



Clara se sentait de plus en plus lasse. Elle n’avait pas envie d’une scène et encore bien moins de ces discussions à n’en plus finir avec Frédéric. Elles n’aboutissaient jamais à rien. Elle savait très bien à quoi Frédéric faisait allusion, à chaque fois c’était la même chose. Elle n’était avec lui que depuis un petit quart d’heure et il trouvait déjà moyen de lui rappeler ce qu’il avait fait pour elle dans un moment où elle était particulièrement déprimée. L’année dernière, Clara avait perdu sa meilleure amie, Anne, à la suite d’un accident de ski alors qu’elles étaient toutes les deux aux sports d’hiver. Le choc avait été terrible pour Clara et elle avait eu beaucoup de mal à surmonter cette injustice. Une jeune femme si belle, si douce, si gentille qu’elle considérait comme la sœur qu’elle n’avait jamais eue et qui avait perdu la vie en l’espace de quelques minutes sous ses yeux. Les skis d’Anne s’étaient mis en aiguilles à tricoter, elle avait rigolé en se sentant glisser et s’affaler sur la neige un peu verglacée. La chute avait été idiote et banale mais il avait fallu qu’une pointe de rocher émerge de la neige juste à l’endroit où Anne était tombée. Sa tête avait violemment frappé la pointe acérée. Une hémorragie cérébrale s’en était suivie et ça avait été la fin. Anne était morte en riant. Frédéric s’était immédiatement libéré de ses obligations professionnelles et il s’était rendu à Morzine auprès de Clara. Il avait ensuite tout fait pour la distraire et ne pas la laisser seule. Et cette même année, l’autre bonne amie de Clara, Béatrice, avait suivi son mari qui avait été muté à Boston et Maria s’était mise à boire. Bien sûr, Clara écrivait à Béatrice mais ça ne remplaçait pas leurs soirées complices et elle allait toujours rendre visite le soir à Maria mais le vin rouge qu’elle ingurgitait semblait disloquer toute sa logique et anéantir le côté rassurant qu’elle représentait pour Clara. Ce n’était même pas au fond ce qui la peinait le plus. Non, le drame était de voir l’état de Maria, écroulée sur le sol perdant tout sens des réalités et de se sentir si impuissante face à sa souffrance. Toutes les tentatives de Clara pour l’aider avaient été quasiment vaines. Le matin Maria promettait, assurait qu’elle serait forte, croyait les paroles de Clara qui lui certifiait que les crises d’adolescence finissent toujours par passer mais dès qu’elle passait la porte de son modeste appartement, qu’elle entendait les récriminations sanglantes de son ingrate de fille ou qu’elle apprenait encore un de ses quatre-cents coups, toutes les bonnes résolutions matinales s’évaporaient dans le gouffre infernal de la solitude, du découragement et de la désespérance. Aucun problème ne trouve sa solution au fond d’une bouteille, mais comment l’expliquer à un être aussi fragilisé ? Et Clara ne pouvait pas être aux côtés de Maria chaque soir 365 jours sur 365. C’est durant cette année si difficile que Clara avait alors trouvé dans Frédéric un compagnon agréable. Elle s’était raccrochée à lui. Il avait été sa bouée de sauvetage dans l’océan de malheur qui semblait vouloir cruellement l’engloutir. Seulement voilà, Frédéric n’était pas homme à donner sans recevoir. Il n’en avait rien laissé paraître à l’époque et Clara avait cru en son amitié désintéressée. Elle avait admiré chez lui sa gentillesse, sa présence et surtout son enthousiasme face à la vie. Aujourd’hui, elle réalisait que cet enthousiasme dissimulait un côté égocentrique et un amour de soi-même proche d’un écoeurant narcissisme. Elle avait aussi pris conscience qu’il avait, quelque part, profité de sa faiblesse et de son désespoir et elle se sentait toujours responsable d’avoir accepté aveuglément son aide. Il ne cessait de lui faire ressentir à présent qu’elle avait une grosse dette envers lui. Clara qui n’avait rien d’une calculatrice ne l’aurait jamais prévu et elle gérait mal la situation. Elle qui sauvait les animaux sauvages avec tant de passion et de dévotion. Elle les aidait pour eux non pas pour elle. Comment aurait-elle pu imaginer qu’apporter son secours si spontanément pourrait signifier redevance ? Un regard chargé de tendresse et de reconnaissance avant de relâcher l’animal dans la nature pour toujours suffisait à la combler. Elle agissait de même envers les humains. Frédéric pourtant, n’était pas de la même trempe et bien sûr, elle aurait dû s’en apercevoir. C’est pourquoi elle se sentait si fautive. Elle leva un regard désespéré vers lui alors que tous ses souvenirs et tous ses regrets lui revenaient cruellement en mémoire.



- Oui, je sais, concéda-t-elle avec une moue dépitée, je suis égoïste. Tu me le répètes sans cesse.



Merveilleuse démonstration encore une fois de cet art subtile à retourner les situations. C’était Clara qui rongée par la culpabilité avouait des propensions à l’égoïsme ! Il la toisa d’un regard dur.



- Essaie donc de changer et de me porter un peu plus l’attention que je mérite au lieu de répéter bêtement que j’ai raison ! Comment veux-tu évoluer si tu restes confinée dans un tel fatalisme !



- Ecoute Frédéric, ne crois-tu pas qu’il vaudrait mieux interrompre cette soirée. Je t’ai dit que j’étais épuisée. J’ai des opérations difficiles demain matin et je voudrais me reposer.



- Et voilà tu ne penses encore qu’à toi ! Je t’ai laissé tout ton samedi et une grande partie de ton dimanche pour te remettre de ton voyage. Ce n’est tout de même pas beaucoup demander que quelques heures ce soir.



- Ne préfèrerais-tu pas demain soir ? Tu peux emporter le champagne et ton repas. J’ai bu suffisamment de champagne avec mon père aujourd’hui.



- Je rêve Clara ! Dis-moi que je rêve ! Te rends-tu compte à quel point tu ne penses qu’à toi ! A quel point tu me fais souffrir moi qui me couperait en quatre pour être toujours là pour toi !



Elle ne répondit pas mais son visage traduisait un sentiment de révolte mêlée d’une grande lassitude. Il prit conscience que l’orage pouvait éclater d’un moment à l’autre. Il connaissait suffisamment Clara pour savoir que s’il allait trop loin, il n’aurait plus qu’à prendre ses cliques et ses claques. Il s’assit à côté d’elle et lui caressa les cheveux.



- Allez, n’en parlons plus, lui souffla-t-il doucement à l’oreille. Je passe un jean et une chemise et on ouvre le Champagne pour fêter ton retour.



Clara fut tentée d’attraper la bouteille et de la lui balancer à la figure mais sa bonne éducation, ses sentiments de culpabilité et son épuisement l’en empêchèrent. Elle ne trouva rien à répliquer.



- Ça ne te dérange pas si je reste en chaussettes ? s’enquit-il.



« Au moins tu ne cireras pas tes pompes dix fois dans la soirée » songea amèrement Clara. Mais les mots qui franchirent alors le seuil de ses lèvres ne révélèrent rien d’aussi tranchant.



- Non, non, dit-elle faiblement.



Il se dirigea vers la chambre de Clara.



- Au fait mon trésor, lui cria-t-il tout en s’habillant. Tu m’as parlé de demain soir. Tu te souviens quand tu es tombée en panne de voiture au mois de septembre et que j’ai dû te conduire en catastrophe jusqu’à Fontainebleau pour ton entretien avec le magasine « Terres lointaines » ?



- Oui.



- Tu te rappelles que tu m’avais dit que ce sera à charge de revanche ?



- Oui.



- Eh bien j’ai trouvé la revanche ! Comme il n’est pas envisageable que je tombe en panne de voiture puisque MOI, je n’oublie pas les révisions, j’ai pensé qu’en compensation tu pourrais me faire un petit plaisir.



Clara sentit tous ses muscles se raidir. Elle caressa nerveusement Félix qui se frottait contre ses jambes. « Mon Dieu, que va-t-il me sortir ? » se catastropha-t-elle. Il continua sur sa lancée en revenant dans la salle de séjour, chemise ouverte.



- Oui, j’ai pensé que je méritais bien que tu me fasses un petit plaisir, insista-t-il grossièrement. Demain soir, j’ai invité mon pote Gilles et sa copine, Muriel.



- Ça veut dire quoi ? Tu les as invités où ? s’emporta Clara.



- Mais ici bien sûr, mon trésor. Je leur ai dit que tu étais la spécialiste du Chili con carne et que tu te ferais une joie de leur en concocter un. Tu peux faire ça pour moi après tout ce que…..



- Oui, oui je sais après tout ce que tu as fait pour moi, s’écria Clara les joues rouges. Mais tu sais combien je déteste ton copain et encore plus la blonde évaporée qui lui sert de copine !



- Clara ! s’indigna-t-il. Comment oses-tu parler ainsi ? Tu sais en plus à quel point Gilles t’adore. Il irait décrocher la lune pour toi !



La rage monta insidieusement en Clara. Elle se jura que plus jamais, elle ne demanderait le moindre service à Frédéric. Elle préférait n’importe quoi, marcher seule sous la pluie pendant des kilomètres, perdre un reportage important, faire du stop dans une nuit glaciale, rester déprimée cloîtrée chez elle, oui n’importe quoi plutôt que de s’abaisser à demander quelque chose à Frédéric. Et Gilles, Gilles Lecourtin, bien sûr il l’adorait, alors que pouvait-elle dire ? C’était un être surfait un peu du même acabit que Frédéric mais avec la beauté en moins, bien qu’il fut toujours d’une rare élégance. Egalement avocat d’affaires, Clara le connaissait depuis une huitaine d’années et ne l’avait jamais apprécié. Elle s’était, à plusieurs reprises, demandée si l’amitié qui le liait à Frédéric n’était pas purement intéressée, d’un côté comme de l’autre d’ailleurs. Les deux hommes étaient souvent en affaires ensemble et bien souvent les ennuyeux dîners en leur compagnie se soldaient par d’interminables négociations.

Frédéric maintenait orgueilleusement que son cabinet était bien plus florissant que celui de Gilles mais à en croire à la magnificence de vie que Gilles se complaisait à étaler, on pouvait être amené à se poser certaines questions. Il était bien la dernière personne que Clara avait envie de recevoir chez elle.



- Il ne t’est pas venu à l’idée que je pouvais avoir des projets pour demain soir ?



- Non.



- Eh bien, j’en ai. Tu pourras inviter tes potes à manger un chili con carne au restaurant.



- Clara, s’il te plaît ! Qu’as-tu prévu demain soir ?



- Ça ne te regarde pas.



- Mais bien sûr, demain soir ça ne me regarde pas et est-ce mardi soir que je devrai me tenir à la disposition de Mademoiselle ?



- Je ne t’ai jamais demandé d’être à ma disposition.



- Tu as la mémoire courte !



- Ça suffit Frédéric, vas t’en !



- Allons mon trésor, excuse-moi. On peut remettre ça à mardi soir si tu es occupée demain, dit-il avec beaucoup de douceur en débouchant la bouteille.



- Non, rétorqua-t-elle fermement. Je n’ai aucune envie de les voir et surtout pas mardi.



« Non certainement pas mardi soir, veille du 19 décembre » réfléchit-elle pour elle-même. Il y avait son rendez-vous de trois heures du matin et elle devait se reposer impérativement un peu le soir. Puis elle ferma les yeux quelques minutes comme pour chasser l’onde sourde et douloureuse qui venait de lui traverser la tête. « Ton rendez-vous ! Tu ne sais même pas où aller ! ». L’image du doux visage de Carel au moment où il avait posé sa main sur la sienne en s’inquiétant de ce qui n’allait pas se dessina alors dans son esprit. C’était comme une sensation de chaleur qui l’enveloppait. « Je trouverai, je trouverai, je te jure que je trouverai » se promit-elle. Elle en avait oublié la désagréable présence de Frédéric qui se trouvait pourtant tout près d’elle. Lorsqu’il lui tapota l’épaule, elle manqua de tressaillir de tout son être.



- Eh tu rêves ma belle ! Je suis heureux de t’avoir mis un peu en colère, ça t’a redonné des couleurs. Tu as une mine de déterrée vivante. Je te conseille un petit massage énergétique du visage chez l’esthéticienne. Ça fait beaucoup de bien, tu sais.



- Je me moque de tes jugements et de tes conseils Frédéric !



- Tu sais que je suis en pleine négociation avec Gilles pour le rachat d’une société de boissons ? expliqua-t-il sans tenir compte de la remarque de Clara. Tu peux imaginer que si je manque à mes promesses, le résultat sera catastrophique pour moi et pour mon client !



- Oui, je peux l’imaginer !



- Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu n’agirais tout de même pas sur un coup de tête qui pourrait m’être fatal ?



Clara ne connaissait rien au monde des affaires mais depuis qu’elle fréquentait Frédéric, elle avait compris que c’était un univers de rats affamés et d’hypocrites. Elle ne regrettait nullement de ne s’y être jamais intéressée. C’était à ses yeux un domaine dans lequel la course à l’argent prend le pas sur toute qualité humaine. Et pour elle, les qualités humaines étaient probablement les plus grandes valeurs qui existaient dans la vie. Etait-ce pour cela qu’elle comprenait toujours tout le monde ? Qu’elle vivait dans l’expectative permanente de pouvoir faire du bien à autrui ? Qu’elle s’en voulait continuellement pour quelques-unes de ses pensées fulminantes ou de ses jugements trop catégoriques que ce soit vis-à-vis de son père, de Frédéric ou de tout autre personne ? En dépit de sa hargne grandissante face à l’attitude de Frédéric, elle lui trouvait toujours les mêmes circonstances atténuantes. Lorsqu’il était âgé de 5 ans, ses parents avaient perdu leur fils aîné des suites d’une maladie héréditaire. Ils avaient alors reporté tous leurs espoirs et toute leur raison de vivre sur Frédéric. Il était devenu le fils unique, le plus beau, le plus merveilleux, l’enfant chéri qui ne pouvait que devenir très brillant et pour lequel rien n’était trop beau. Comment ne pas devenir un pur produit d’égoïsme dans de telles conditions ? Il s’était agenouillé près d’elle. Il releva son menton et fixa Clara de son beau regard de séducteur longuement étudié devant la glace. Il lui adressa aussi son magnifique sourire. Ce sourire qu’il étalait avec tant d’assurance n’avait pas d’emprise sur elle mais les remords commençaient à la tenailler. « Tu es méchante Clara, ce n’est, au fond, pas un crime d’inviter ses amis pour une soirée. D’accord, il aurait dû t’en parler avant mais cette maladresse justifiait-elle les ennuis professionnels qu’il présageait si elle continuait à s’entêter ? ».



- Alors tu me ferais ça ?



- Non, non, bien sûr que non, avoua Clara décontenancée.



- Tu voulais de toute façon que nous reportions notre dîner en tête à tête à demain, alors je suppose que tes obligations pour le soir n’étaient pas aussi importantes, remarqua-t-il d’un ton soupçonneux.



- Je voulais simplement passer voir Maria après la fermeture de Clinique. Elle m’a manqué pendant tout ce temps et lorsqu’elle viendra mardi, je travaillerai. Je comptais rester chez elle jusqu’à vingt heures, vingt heures trente et nous aurions pu nous voir après … maintenant si je dois préparer le dîner ….



Elle laissa le soin à Frédéric d’imaginer la suite de ses réflexions. Il remplit deux coupes puis remarqua d’une voix pleine de sarcasme :



- Je me demande bien pourquoi tu éprouves encore le besoin de rendre visite à cette alcoolo en puissance !



- Tu es injuste Frédéric, elle est simplement complètement paumée et elle n’a aucune famille en France en dehors de sa fille qui lui en fait voir de toutes les couleurs.



- Oui, c’est probablement ce qui lui donne le droit de consulter des documents confidentiels lorsqu’elle fait le ménage, lâcha-t-il sur un ton plein de ressentiments. Je t’assure que je ne regrette pas de l’avoir virée de mon cabinet !



- Elle ne sait même pas écrire le français, tu ne risquais rien ! Que voulais-tu qu’elle fasse ?



- Elle ne sait peut-être pas écrire mais elle sait parfaitement lire.



- Tu sais bien que je n’ai jamais compris cette histoire étrange, Frédéric. Ne revenons pas là-dessus.



- Etrange, étrange ! Rien ne me paraît plus clair ! Elle l’a reconnu non ?



- Oui, oui, je sais, répliqua Clara sans conviction.



Il était vrai que Clara n’avait jamais rien compris. Frédéric avait surpris Maria à farfouiller dans les dossiers de son bureau. Il l’avait fichue dehors sur le champ. Lorsqu’il l’avait raconté à Clara, elle s’était emportée et n’avait pas cru un traître mot de son récit. Sa Maria si calme, si discrète, si efficace, c’était impossible. Frédéric racontait n’importe quoi ! Mais lorsque que Clara en avait parlé à Maria, elle avait simplement répondu avec son charmant accent du soleil : « c’est vrai Clara, je l’ai fait. Il a raison de me licencier. S’il te plaît ne t’en mêle pas ! ».



Frédéric tendit une coupe à Clara.



- Trinquons mon trésor, dit-il avec douceur. A nous !







































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