La lampe de Chevet

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 Extrait Inexorablement Perle Anne (suite)

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perle anne
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Localisation : sud essonne
Date d'inscription : 29/07/2010

MessageSujet: Extrait Inexorablement Perle Anne (suite)   Mar 3 Aoû - 11:31

& C H A P I T R E Œ






Vincent avait probablement déjà dû passer des dimanches aussi pourris que celui-là mais lorsqu’il y songea, il dut reconnaître que sur le moment il ne s’en souvenait pas. Puis en y réfléchissant un peu plus, il se rappela du dimanche le plus horrible de sa vie. Mais oui, celui-là, il ne pourrait jamais l’oublier. Ce dimanche où il y a quelques années, il avait cru si obstinément que Maguy passait sa journée avec Burnel. Il était resté enfermé chez lui à boire du Whisky et à fumer plus que de raison en se torturant l’esprit. Enfin, c’était un passé qu’il ne servait à rien de ressasser.

Il était parti de bonne heure le matin, bien avant l’aube tardive de ce mois de décembre et il n’avait pas pris le temps de se raser, préférant profiter durant quelques minutes supplémentaires de la présence de Maguy qui avait commis la folie, une fois de plus, de se lever aux aurores, elle aussi. Vincent avait protesté pour le principe. Oui, juste pour le principe car il savait très bien que lorsque Maguy était déterminée à faire quelque chose, toutes les paroles étaient inutiles.

Auparavant, Vincent portait un bouc qui ne lui allait pas du tout mais une barbe blonde de deux jours lui allait merveilleusement bien. Avec ses mâchoires fermes et musclées, elle lui conférait tous les airs d’un grand aventurier au charme certain, mais capable de prendre des décisions tranchantes et irrévocables. Il était donc arrivé tôt au commissariat le matin. L’agent au comptoir, un dénommé Lambourg, débarqué du fin fond de sa lorraine quelques années plus tôt, pestait contre la chaudière. C’était habituel chez lui. Son occupation première consistait à dessiner des bâtons sur des feuilles blanches jusqu’à leur donner une impression en trois dimensions et évidemment, ce n’est pas le genre d’activité idéale pour réchauffer un être humain. Il était cependant vrai que la chaudière aurait mérité d’être réformée pour bon et loyaux services au profit d’un appareil plus performant. Au passage, Vincent avait à peine regardé l’agent « bâtonneur » et ne s’était pas risqué à l’appeler par ce prénom dont il n’arrivait jamais à se souvenir, Nestor, Isidor ou quelque chose comme ça. Les préoccupations de Vincent étaient bien ailleurs. Une vingtaine de sans-abri aux cheveux roux encombraient les locaux du commissariat. Ils avaient été ramassés par les patrouilles de nuit. Le procureur venait de déléguer l’affaire à un jeune juge d’instruction qui avait organisé l’opération avec Marle. Vincent avait proposé au jeune magistrat d’assister aux interrogatoires mais actuellement débordé par plus de deux cents dossiers en cours, il avait préféré fixer ses priorités sur d’autres cas que ceux des SDF de Paris. Vincent passa donc sa journée à les interroger seul. Leur extirper les mots de la bouche un par un et leur arracher quelques cheveux pour le laboratoire ne fut pas une mince affaire. La plupart d’entre eux étaient saouls comme des barriques, tenaient des propos décousus, se montraient agressifs, partaient dans des délires à n’en plus finir à chaque question ou se voulaient philosophes en expliquant les convictions qui les avaient poussés à adopter la vie de la rue. Certains venaient de haut, ils avaient eu une vie sociable honorable avant que la déchéance alcoolique ne les frappe, d’autres avaient toujours été bas, minables et glandeurs invétérés. Vincent les avait écoutés d’une oreille distraite tout en essayant souvent désespérément de ramener la conversation sur l’affaire qui le préoccupait. Régulièrement, il avait dû aller jusqu’à sa fenêtre, qu’il avait laissé ouverte en grand, pour respirer un peu d’air pur et il s’était gardé assez difficilement de révéler le fond de sa pensée : pour la majorité d’entre eux, la plus réelle des convictions pour choisir ce mode d’existence ne portait qu’un seul nom : fainéantise. Leur autre point commun était bien évidemment une passion sans limite pour la bouteille.

Il avait fallu garder toute la flopée de ces déchets humains en garde à vue jusqu’à 18 heures, heure à laquelle le laboratoire avait enfin communiqué les résultats. Les conclusions des entretiens et du laboratoire avaient été simples et décevantes : ils étaient tous pouilleux sans exception, aucun n’avait les cheveux correspondants à ceux retrouvés sur le corps de la jeune victime et bien entendu, aucun d’entre eux ne possédait de véhicule ! Vincent assis derrière son bureau métallique, rageait en silence. Sa vieille lampe qui se délabrait un peu plus chaque jour lançait de faibles lueurs dans la pièce dessinant un joli nimbe doré autour de son visage méditatif. Ses doigts pianotaient nerveusement sur le plateau du bureau. Une journée de foutue pour rien du tout. Depuis que Maguy avait fait cette réflexion par rapport à la voiture, il s’y attendait de toute façon plus ou moins, même s’il n’avait pas pu s’empêcher d’entretenir cet infime espoir que le laboratoire identifierait l’un d’entre eux comme étant l’individu qui avait perdu ses cheveux lors de son sordide homicide. Plus il y réfléchissait, plus il lui semblait effectivement totalement impossible que le criminel se soit baladé avec sa victime en slip sur le dos. Pour arriver dans l’impasse derrière la charcuterie, il fallait inévitablement emprunter des axes importants régulièrement fréquentés et une telle hypothèse était totalement inenvisageable. Il n’y avait donc pas cinquante mille solutions : soit c’était effectivement l’œuvre d’un clodo désaxé et il avait piqué une voiture pour enlever sa victime, soit le jeune garçon était arrivé habillé sur place et s’était fait agresser, auquel cas son agresseur avait ensuite embarqué ses vêtements, soit il avait été tué et déshabillé ailleurs et amené dans le container. Dans cette dernière hypothèse, il pouvait avoir été tué par n’importe qui, n’importe où et le clochard qui avait perdu ses cheveux avait très bien pu le trouver mort et s’amuser sordidement avec son corps. Ou alors, l’arrière-boutique du charcutier avait servi d’abattoir humain. Louis Rembeuf n’avait inspiré aucun sentiment de sympathie à Vincent et il était persuadé que sa franchise était très litigieuse mais il devait aussi envisager qu’il pouvait fort bien n’être au courant de rien. Il n’avait même pas pensé à lui demander si ses gars avaient les clés de la porte arrière. Il devait tous les réinterroger un à un. Et puis les paroles d’Arthur lui revenaient à l’esprit « une ficelle fine et très solide, genre ficelle à rosbifs ». « Pourquoi pas genre ficelle à rôtis de porc ou à paupiettes », pensa-t-il. C’était un aspect qu’il avait également négligé. Il en était à ce stade dans ses réflexions lorsque Burnel entra dans son bureau. Le rythme languissant de sa démarche était en accord parfait avec sa mine blasée. Il était également mal rasé mais contrairement à Vincent dont la séduction augmentait avec la négligence du rasoir, lui ressemblait à un évadé en cavale. Vincent se leva et aspergea généreusement son bureau avec une bombe d’Air Wick au lilas.



- Putain, lâcha Burnel, allez-y sans vous priver ! L’odeur qu’il y a ici aujourd’hui est plus à gerber que celle d’une fosse septique !



- Oui, pourtant les refuges et les douches municipales leur permettraient d’avoir un minimum d’hygiène mais c’est à croire que la crasse leur tient chaud et qu’ils se complaisent à l’entretenir.



- Pouah, dégueulasse ! Rien au niveau des voitures volées dans le quartier, annonça-t-il platement.



- Je m’en doute, ça aurait été trop beau. Et puis rien ne dit que s’il y a eu vol de voiture pour le transport du corps, ce soit dans le quartier. On ne peut pas retrouver et inspecter tous les véhicules volés en France.



- Et vous ? L’identification ?



- Toujours rien.



- Ce gars devait vivre sur une autre planète avant d’avoir été zigouillé.



- Ou dans un autre pays tout simplement. C’était sans doute un clandestin sans papier.



- Et les clodos ? Tous relâchés ?



- Oui.



- Eh bien, on peut dire qu’on tourne en rond. Ça va vous donner envie de fumer tout ça.



- Mais merde Burnel, s’énerva Vincent. Le malin plaisir que vous prenez à me le rappeler sans cesse ne peut que m’irriter contre vous alors fermez là un peu !



- J’ai tellement l’habitude que vous m’aboyiez dessus que ça me manque dès que vous êtes calme, balança Burnel avec un sarcasme non dissimulé. Alors qu’est qu’on fait ?



- Pour l’instant on rentre. Il est vingt heures et j’ai besoin de me reposer pour réfléchir efficacement. Et puis je dois finir de décorer le sapin de Noël avec ma femme. Demain on réinterroge tous les employés de la charcuterie, on passe l’arrière-boutique au peigne fin et on refouille minutieusement l’usine désaffectée. Sait-on jamais, on est peut-être passé à côté d’un indice. Si le meurtre a eu lieu sur place, c’était soit sur le trottoir, soit dans l’arrière-boutique du charcutier, soit dans l’usine abandonnée. C’est tout ce qu’il y a dans cette foutue impasse.



Dès que Vincent parlait de sa femme Burnel se renfrognait. Décidément, il ne digèrerait jamais de s’être fait griller par son chef. Et qu’il lui parle du sapin de Noël alors là, c’était vraiment de trop ! Il avait bien souvent invoqué des raisons bien plus valables pour vouloir rentrer chez lui et Batin n’avait eu de cesse de l’envoyer promener et de l’obliger à rester. Sa voix se fit agressive :



- Et ça vous avancera à quoi de savoir où le mec a été étranglé ?



- Je parle d’indice Burnel ! Quelquefois on dirait que vous n’êtes pas de la police ! Imaginez que l’on retrouve les vêtements du gars quelque part ou la ficelle qui a servi à l’étrangler, ça nous avancera tout de même !



Burnel haussa les épaules.



- Je donne peut-être l’impression de temps en temps de ne pas être flic mais vous parfois, vous prenez vos rêves pour des réalités !




¯ ¯ ¯ ¯







Dès qu’il franchit le seuil de sa suite, il balança son sac plastique sur le magnifique canapé recouvert de chintz aux motifs fleuris. Il balaya la pièce d’un regard satisfait. Il y avait des dorures partout : sur les lustres, les lampes de chevet, les pieds de la table basse et même sur les interrupteurs ! Le luxe, il vivait dans le luxe ! Si sa mère pouvait le voir de là-haut, oh oui si elle pouvait le voir et regretter toutes les méchancetés qu’elle n’avait cessé de lui balancer à la figure de son vivant. « Un incapable ! Y a t il beaucoup d’incapables qui peuvent s’offrir ça ? » s’interrogea-t-il en gonflant ses poumons d’un orgueil pernicieux. Puis il sortit d’un geste nerveux son enveloppe kraft de la poche de son pantalon. Il n’avait aucune idée de la somme qui lui restait. Avec beaucoup de mal, il avait réussi à apprendre à lire, à compter et à vaguement écrire dans un style phonétique mais il n’avait jamais pu effectuer le moindre calcul mental. Il savait seulement que sa liasse avait beaucoup diminué. Il compta les billets restants : mille deux cent cinquante francs. Ce n’était pas beaucoup. Il devait encore acheter plusieurs paquets de Marlboro 100 S. Rob le liquidateur roulait ses cigarettes de tabac brun mais Vladimir de la Planteraie fumait des blondes, des longues pour faire mieux. La fille de la réception lui avait fait une addition salée et il espérait ne pas avoir trop de suppléments lorsqu’il quitterait l’hôtel. A un moment, il avait failli se fâcher lorsqu’elle avait annoncé tout ce qu’il devait payer d’avance. Mais se fâcher aurait voulu dire qu’il n’avait pas les moyens de régler et ça bien sûr, il ne le voulait pas. Elle s’était sans doute trouvée bien mieux mouchée en le voyant aligner les billets sur le comptoir sans broncher. Elle avait dû l’envier ! Tout un mois de travail avec des horaires indus ne lui rapportait pas la somme qu’il pouvait dépenser pour trois jours ! Il espérait que le « brain » lui donnerait bientôt une autre mission car avec ce qu’il lui restait, il n’irait pas bien loin. Pour sa nourriture, ce n’était pas trop grave. Il lui suffisait d’aller dans les poubelles d’un supermarché et il trouvait toujours quelque chose : des yaourts périmés d’un jour ou deux, des boîtes de conserves un peu gondolées, des fruits légèrement tâchés, enfin bien suffisamment pour se nourrir. Ses bouteilles, il pouvait les piquer comme il l’avait souvent fait. Pour le tabac, c’était plus difficile mais avec ce qui lui restait, il pouvait investir dans pas mal de paquets d’avance. Le seul problème réel était les pneus de la camionnette. Ils étaient complètement lisses et son intermédiaire l’avait mis en garde à plusieurs reprises « Si tu continues à rouler comme ça, tu vas te faire arrêter par les flics et tu sais ce que ça implique ! ». Alors promis, à la prochaine mission, il tenterait d’être raisonnable et de faire changer les pneumatiques avant de tout dépenser. Enfin, pour l’instant il devait profiter des quelques jours magnifiques qu’il avait devant lui et ne pas se faire de souci. Il avait laissé la camionnette dans le terrain vague en fin d’après-midi pour prendre les transports en commun et personne n’irait regarder l’état de ses pneus.

Il devait maintenant prendre une douche ou plutôt un bain, autant profiter de la baignoire à bulles. Il aimait bien patauger dans l’eau tiède mais il détestait se frotter avec du savon et après, il n’aimait pas non plus la sensation de son corps propre. C’était comme s’il lui manquait quelque chose, il se sentait comme un animal privé de ses poils qui ne reconnaît même pas sa propre odeur. Alors il ne frotterait pas trop. S’il n’y avait eu que lui, il n’aurait même pas frotté du tout et n’aurait pas utilisé de savon mais son intermédiaire lui avait dit que s’il ne se lavait pas, il allait attraper une maladie qui lui ferait perdre toute sa peau ! Ça devait être un truc terrible.

Il ôta ses chaussures neuves et ressentit une sensation de bien-être. Il aurait dû prendre une taille au-dessus. Il alluma en grand les robinets de la baignoire. Eux aussi étaient dorés. Pendant que l’eau coulait, il allait fumer sa dernière cigarette roulée. Dans sa suite, personne ne le verrait. Dommage qu’il ait oublié de passer au tabac avant de rentrer dans l’hôtel. Il ne pouvait pas prendre le risque de ressortir. Ils ne le laisseraient peut-être pas rentrer à nouveau. Mais ce n’était pas grave, au restaurant, ils vendaient des Marlboro longues. D’accord elles étaient un peu plus chères, mais qu’importait Vladimir de la Planteraie avait les moyens. Sa cigarette terminée, il se déshabilla, éteignit les robinets, appuya sur tous les boutons pour mettre en marche le système de balnéo et se plongea dans la baignoire. Il barbota une demi-heure utilisant le savon avec grande parcimonie. Lorsqu’il vida la baignoire, une immonde crasse verdâtre resta collée sur les parois. Il traîna ensuite un quart d’heure dans l’épais peignoir mis à la disposition des clients et sirota deux mignonnettes de Whisky et une de gin qu’il prit dans le mini-bar. Il se sentait vraiment bizarre, une sorte de légèreté paradoxalement pesante.

Vingt minutes plus tard, il était installé dans la grande salle de restaurant. Il avait manqué de faire un scandale. Le maître d’hôtel avait voulu le placer dans une petite alcôve isolée de tous les regards. C’était bien la dernière chose qu’il souhaitait, qu’on ne puisse pas l’admirer ! Le maître d’hôtel avait réfléchi qu’après tout, ce n’était pas son problème. Il avait sa carte d’accès et ce n’était pas à lui de décider de la sélection des clients. Il avait facilement cédé à ses menaces et l’avait placé au centre de la salle. C’était encore préférable à un scandale à cette heure où le restaurant était très fréquenté. Vladimir de la Planteraie jubilait avec sa Marlboro longue dans une main et son verre de Champagne dans l’autre qu’il tenait en s’appliquant à lever le petit doigt. Il avait remarqué que c’était comme ça qu’on faisait dans le grand monde et au moment présent, il en faisait partie. Tous les clients sans exception avaient jeté des regards sur lui. C’était divinement bon. Lorsque la serveuse lui apporta du foie gras avec des toasts chauds et dorés, il la lorgna de ses petits yeux affamés et lui adressa son rictus dénaturé. Il sentit instantanément un début d’érection. Il venait de déceler une lueur d’effroi dans ses yeux.




¯ ¯ ¯ ¯






- Mais où est donc passé mon hibiscus ? s’interrogea soudainement Clara en terminant sa dernière cuillère de crème glacée au caramel.



- Dans le vide ordure, répondit Frédéric en souriant.



- Hein ?



Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle se souvint qu’effectivement, contrairement à son habitude, elle n’avait pas jeté un œil désespéré sur ses plantes au moment où elle avait passé la porte de son appartement mais, elle était sûre d’une chose : les pots étaient à leur place sinon elle aurait inévitablement remarqué les places vides.



- Et …. Et mon caoutchouc, continua-t-elle en ouvrant grand ses jolis yeux noisette.



- Enfin, le semblant de tige qu’il restait de ton caoutchouc ! Dans le vide ordure aussi.



- Frédéric, c’est impossible et tous mes cactus ?



- Le même sort ma Chérie. Ce n’est pas ma faute si tu emploies une incapable durant tes absences. Avec la tête qu’avaient ces pauvres plantes, j’ai pris la décision nécessaire. Je ne voulais pas que soit gâché le décor de notre soirée.



- Le … le décor de notre soirée ! Mais arrête Frédéric, tu n’as aucun droit de regard sur le décor de mon appartement !



- Mon trésor, ne te fâche pas inutilement. Je t’apporterai demain un autre hibiscus avec de belles fleurs orange, un caoutchouc en pleine santé et dix fois plus de cactus que tu en avais. Je t’assure qu’ils étaient tous pourris de l’intérieur. Tu n’aurais pas pu faire quelque chose pour eux. Mais ce que je m’explique le moins, c’est pourquoi tu ne l’as pas remarqué toi-même en rentrant. D’habitude, ton premier regard est pour tes plantes …. bien avant moi d’ailleurs ! ajouta-t-il sur un ton de reproche.



- Frédéric, la prochaine fois, je te somme de te mêler de tes affaires. Tu vas me rendre mes clés et si tes parents arrivent tu te débrouilleras pour les coucher où tu veux.



- Tu peux me répondre à une chose mon trésor : pourquoi est-ce que j’aime à ce point l’incarnation de l’égoïsme et de l’ingratitude ?



Clara se sentait proche de la crise de nerfs. Elle l’avait supporté pendant plus d’une heure et demie. Elle avait fait semblant de s’intéresser à ses nouvelles performances à la piscine olympique : 200 mètres en trois minutes trente et cinq centièmes de secondes ! Elle avait patiemment écouté l’exposé de ses négociations et de ses victoires professionnelles durant ces deux derniers mois. Elle avait accepté de faire le chili con carne demain soir, de recevoir son copain et sa blonde évaporée au détriment de la visite qu’elle voulait rendre à Maria, il avait bazardé toutes ses plantes de son propre chef et maintenant il l’accusait d’ingratitude et une fois encore d’égoïsme ! La rage froide qu’elle ressentait l’empêchait d’articuler le moindre mot.



- Bon mon trésor, maintenant partie de Monopoly, suggéra-t-il en claquant énergiquement ses mains l’une contre l’autre et sans remarquer l’état dramatique de Clara.



C’était Frédéric qui lui avait offert la boîte au dernier Noël. La dernière chose dont Clara avait envie était bien d’une partie de Monopoly.



- Frédéric, va t’en je t’en prie, va t’en ! dit-elle en réprimant les accès de colère qui lui montaient dans la gorge.



- Clara, il y a une chose qui te manque dans la vie, c’est l’esprit des affaires. Tu ne t’en sortiras jamais si tu n’essaies pas d’apprendre les règles de base. Je t’assure que le Monopoly est un bon départ, j’ai commencé à y jouer à l’âge de 5 ans et c’est peut-être quelque part le début de ma réussite.



- J’ai autant envie de jouer à ce jeu ce soir que de me plonger la tête dans une bassine d’eau glacée. Il est dix heures moins le quart Frédéric et je veux aller ME COUCHER, tu comprends ça, ME COUCHER et dormir.



- Bon d’accord, on remettra ça à un autre jour, concéda-t-il enfin.



Il se leva et commença à débarrasser la table basse du salon.



- Laisse, je vais le faire, s’empressa de dire Clara qui souhaitait le voir passer la porte de son appartement le plus rapidement possible.



- Hors de question mon trésor, je t’ai expliqué à quel point j’avais envie de te choyer. Veux-tu un café pendant que je remets tout ça en ordre ?



Clara savait qu’il était inutile d’insister. Il ne partirait pas tant qu’il n’aura pas tout nettoyé méticuleusement et plus elle s’énerverait moins elle arriverait à s’endormir.



- Non, un tilleul, répliqua-t-elle avec lassitude.



- Un tilleul ? s’étonna-t-il. Mais c’est un truc de grand-mères ! Que t’arrive-t-il ?



- Il m’arrive que j’ai envie d’un tilleul, c’est tout et je vais me le faire toute seule, pesta-t-elle d’un ton dogmatique.



- Certainement pas, reste assise. Dis-moi simplement où se trouve la boîte de potion pour mémés insomniaques.



- Dans le placard au-dessus de l’évier.



Frédéric débarrassa tous les restes du repas, lava la vaisselle, astiqua le plateau de la table basse avec plus de minutie que nécessaire, replaça soigneusement le petit vase et le magnifique éléphant en plâtre qu’il avait retiré pour faire de la place puis il apporta un tilleul fumant à Clara qui était restée tranquillement assise dans le canapé. Elle tentait désespérément de ménager ses nerfs. Durant les allers et venues de Frédéric du salon à la cuisine, elle avait machinalement observé sa belle silhouette musclée, son visage déterminé et séduisant, sa brillante chevelure noire corbeau toujours impeccablement coupée et ses grands yeux bruns pétillants et intelligents. « Mais bon sang, pourquoi ne s’intéresse-t-il pas à une autre fille, il pourrait en avoir des quantités à ses pieds avec un physique pareil » avait-t-elle pensé.



- Tu peux partir maintenant ? demanda-t-elle d’une voix sans timbre.



- Oui, oui mon trésor, je vais partir mais pendant que tu bois ta potion de grand-mères, j’aimerais simplement que tu me racontes en détail ton vol de retour. Tu sais que je ne suis pas le genre à lire les faits divers dans les journaux mais Muriel m’a téléphoné pour m’expliquer qu’elle avait lu que ça avait été plutôt sanglant et je ne comprends pas pourquoi tu ne m’en as pas parlé.



Cette fois-ci, Clara ne pût s’empêcher de tressaillir. C’était comme si une énorme vague d’eau glacée venait de s’abattre sur elle. Elle avait le mauvais pressentiment qu’elle n’en aurait pas terminé de si tôt avec les questions de tous les gens qu’elle allait rencontrer, sur ce sujet qu’elle voulait tellement éviter. La belle Muriel n’avait pas manqué de se charger d’informer Frédéric, et Gilles par la même occasion et qui d’autre encore !



- Oh, ça t’a marqué à ce point là ! commenta doucement Frédéric en remarquant son trouble.



Il se rassit à ses côtés et la prit par les épaules. Clara avait envie d’hurler, de le foutre dehors et de se mettre à pleurer des chaudes larmes dont l’évacuation l’aurait sans aucun doute terriblement soulagé. Mais comment justifier une telle attitude devant Frédéric sans se compromettre complètement. Que devait-elle lui dire ? Quelque chose comme : « Ah oui au fait, j’ai rencontré un homme extraordinaire sur mon vol de retour. Je suis tombée folle amoureuse au premier coup d’œil. Et tu sais qui il est : eh bien tout simplement ce dangereux criminel recherché par toutes les polices de France ! ». Elle tenta de se ressaisir.



- Non ce n’est pas ça, j’ai juste eu très froid d’un seul coup. Je dois couver quelque chose. Si je ne t’ai rien raconté, c’est précisément parce que je n’ai rien remarqué du tout. Il est vraiment temps que j’aille me mettre au chaud sous ma couette.



Affirmant dur comme fer qu’elle ne savait rien du tout de l’histoire, les mêmes doutes que ceux qu’elle avait ressenti chez son père s’emparèrent d’elle. « Combien de temps pourras tu nier, Clara ? Combien de temps avant que la police ne t’identifie ? » se demanda-t-elle à nouveau avec angoisse. Frédéric n’insista heureusement pas.



- D’accord, je tiens à ce que tu sois en forme demain soir. La future femme d’un avocat d’affaires doit être capable d’assurer son rôle à la perfection.



Il se leva, remit ses chaussures parfaitement cirées et enfila son blouson de sport. C’était avec son jean sa concession au confort du dimanche. Toute la semaine, il affichait des allures bien plus stylées avec des costumes de coupe impeccable, des chemises Yves Saint Laurent et des cravates Ted Lapidus. Lorsqu’il passa enfin la porte de l’appartement de Clara en lui précisant qu’il serait là avec Gilles et sa compagne à 21 heures précises le lendemain soir, Clara poussa un grand soupir de soulagement. Une fois de plus, elle avait eu envie de lui crier dans les oreilles qu’elle n’était pas et ne serait jamais sa future femme mais elle s’était finalement refusée à relancer toute conversation épineuse qui ne pouvait que prolonger la présence de Frédéric chez elle. De toute façon, ça n’aurait été qu’une variante d’un sujet mille fois contesté haut et fort dans les oreilles d’un sourd. Une fois installée confortablement dans son lit douillet, bercée par les ronronnements de Félix couché en boule à côté d’elle, elle se mit de nouveau à réfléchir. Elle se sentait beaucoup plus calme, comme si toute la tension nerveuse qui l’avait tenue durant cette grande journée l’avait tout à coup désertée. Le départ de Frédéric y avait bien sûr contribué. Une certitude la frappa soudainement. Elle n’avait pas rencontré l’homme aux sourcils trop rapprochés en Tanzanie. Elle le revoyait nettement se dessiner dans sa mémoire maintenant : il portait un gros pull-over gris à col roulé et un pantalon de flanelle noire. Elle l’avait donc vu en Europe mais où ? Elle était incapable de le dire et après tout, peut-être une fois de plus en transit dans un aéroport. Il avait fort bien pu enfiler ce pull-over et ce pantalon dans une salle d’attente comme tous les passagers en provenance des pays chauds le faisaient lorsqu’ils se retrouvaient à grelotter en posant le pied sur le sol européen en plein mois de décembre ou de février. Ensuite Clara se mit à penser à ce qu’était sa vie. Elle eut l’impression tout d’un coup que celle-ci n’avait été qu’une lutte permanente : lutte pour vivre sans l’amour d’une maman, lutte pour se forger avec une éducation trop stricte qui ne laissait pas de place à sa sentimentalité, lutte pour obtenir ses diplômes, lutte pour faire disparaître ces salauds de braconniers, lutte pour accepter la mort d’Anne et apprendre à vivre sans Béatrice, lutte pour tenter d’aider Maria dans son désespoir, lutte contre le sentiment d’être fautive par rapport à l’attitude qu’elle avait eue avec Frédéric l’année dernière, lutte pour supporter maintenant son amour étouffant et égoïste qui en avait découlé, oui lutte pour tout. Elle réalisa à quel point elle avait, dans les yeux du jeune médecin, trouvé en si peu de temps l’accalmie à tous les combats de sa vie : son regard doux et protecteur, sa patience pour l’écouter, sa voix grave et posée, la chaleur de sa main, la force de son épaule sur laquelle elle s’était endormie. Puis la culpabilité se mit à l’envahir. Aujourd’hui c’était encore une lutte pour le retrouver et comprendre comment il en était arrivé à tuer sauvagement un homme. Pourquoi ne laissait-elle pas tout tomber, pourquoi n’acceptait-elle pas la proposition de mariage de Frédéric ? Comme dirait son père : un homme superbe, intelligent, riche, sportif et sans vice. Que demander de plus ? N’était-ce pas elle au fond qui se complaisait dans la lutte ? La réponse lui apparut clairement : Non, elle venait de s’en rendre compte, car précisément la seule lutte qu’elle était bien incapable d’engager, c’était la lutte contre l’amour, contre cet amour qu’elle avait au fond d’elle-même toujours attendu avec espoir !

Elle s’endormit sur cette révélation d’un sommeil profond et sans rêve.




¯ ¯ ¯ ¯







Lorsqu’il regagna sa suite au Royal Tulip après son festin de roi, il se sentit irrité, frustré et très nerveux. La serveuse n’avait cessé de l’aguicher avec son regard de biche affolée. Il aurait voulu le voir encore, en profiter jusqu'à ce que l’affolement se transforme en véritable terreur. Il n’avait cessé de la faire venir à sa table pour tout et n’importe quoi. Morte de trouille, elle n’avait à aucun moment manifesté un quelconque agacement face à ses incessantes demandes dénuées de toute marque de politesse : ce n’est pas assez salé ! Je veux de la moutarde ! Mon couteau a une auréole, changez-le ! Le pain est trop cuit, trouvez-moi d’autres morceaux plus blancs ! Servez-moi le vin ce n’est pas à moi de le faire ! Et à la vitesse où il vidait ses verres cette exigence lui avait permis de l’attirer à sa table une bonne quinzaine de fois. En observant les allers et venues de la petite serveuse rousse, il s’était alors surpris à rêver les yeux ouverts qu’il l’acculait au fond d’un couloir de l’hôtel et qu’elle lui appartenait jusqu’à ce que mort s’en suive. Il avait vu un grand couteau taillader doucement sa peau laiteuse parsemée de taches de son, avait imaginé l’odeur de son sang rouge et frais qui dégoulinait lentement sur son corps, s’était représenté son regard suppliant…. mais le rêve s’était arrêté brusquement, avant qu’il ne lise l’effroi fatal et final dans ses yeux et maintenant il était resté sur sa faim. Tout ça à cause du maître d’hôtel qui était intervenu lorsqu’il avait commandé sa quatrième poire William. Il lui avait dit que l’heure du débit des boissons alcoolisées était dépassée et qu’il ne pouvait plus servir de digestif. Lorsqu’il avait protesté, le maître d’hôtel l’avait prié de regagner immédiatement sa chambre sous menace d’appeler la police. La police, peuh ! Ils n’ont tous que ce mot à la bouche ! Et il était bien obligé de céder à ce chantage s’il voulait conserver son boulot ! Par la faute de ce foutu maître d’hôtel, il n’avait pas revu la petite serveuse et avait dû quitter la salle de restaurant bien plus vite qu’il ne l’avait prévu. Il n’avait donc pas pu satisfaire son besoin primitif et malgré tout l’alcool qu’il avait ingurgité, il savait qu’il aurait du mal à trouver le sommeil. Il n’aimait pas ça. Il s’allongea sur son lit et commença à zapper frénétiquement sur la télécommande. Il devait trouver une chaîne qui diffusait un film d’horreur. Il en avait absolument besoin. Ce n’était qu’une bien maigre consolation, rien à voir avec la vraie jouissance qui l’envoyait au septième ciel. Mais c’était toujours mieux que rien, toujours mieux en attendant le jour où il pourrait enfin transformer son rêve en réalité !
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