La lampe de Chevet

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 Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)

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karameltendre
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MessageSujet: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Jeu 28 Avr - 1:09

J'ai repris la lecture de 3 livres d'Henri Gougaud.

L'arbre d'amour et de sagesse.


N° ISBN : 2.02.031719.2

Dont voilà un texte :


L'homme qui courait après sa chance

II était une fois un homme malheureux. Il aurait bien aimé avoir dans sa maison une femme avenante et fidèle. Beaucoup étaient passées devant sa porte, mais aucune ne s'était arrêtée. Par contre, les corbeaux étaient tous pour son champ, les loups pour son troupeau et les renards pour son poulailler. S'il jouait, il perdait. S'il allait au bal, il pleuvait. Et si tombait une tuile du toit, c'était juste au moment où il était dessous. Bref, il n'avait pas de chance. Un jour, fatigué de souffrir des injustices du sort, il s'en fut demander conseil à un ermite qui vivait dans un bois derrière son village. En chemin, un vol de canards laissa tomber sur lui, du haut du ciel, des fientes, mais il n'y prit pas garde, il avait l'habitude. Quand il parvint enfin, tout crotté, tout puant, à la clairière où était sa cabane, le saint homme lui dit :

— Il n'y a d'espoir qu'en Dieu. Si tu n'as pas de chance, lui seul peut t'en donner. Va le voir de ma part, je suis sûr qu'il t'accordera ce qui te manque.

L'autre lui répondit :

— J'y vais. Salut l'ermite !

Il mit donc son chapeau sur la tête, son sac à l'épaule, la route sous ses pas, et s'en alla chercher sa chance auprès de Dieu, qui vivait en ce temps-là dans une grotte blanche, en haut d'une montagne au -dessus des nuages.

Or en chemin, comme il traversait une vaste forêt, un tigre lui apparut au détour du sentier. Il fut tant effrayé qu'il tomba à genoux en claquant des dents et tremblant des mains.

— Épargne-moi, bête terrible, lui dit-il. Je suis un malchanceux, un homme qu'il vaut mieux ne pas trop fréquenter. En vérité, je ne suis pas comestible. Si tu me dévorais, probablement qu'un os de ma carcasse te trouerait le gosier.

— Bah, ne crains rien, lui répondit le tigre. Je n'ai pas d'appétit. Où vas-tu donc, bonhomme ?

— Je vais voir Dieu, là-haut, sur sa montagne.

— Porte-lui mon bonjour, dit le tigre en bâillant. Et demande-lui pourquoi je n'ai pas faim. Car si je continue à avoir goût de rien, je serai mort avant qu'il soit longtemps. Le voyageur promit, bavarda un moment des affaires du monde avec la grosse bête et reprit son chemin. Au soir de ce jour, parvenu dans une plaine verte, il alluma son feu sous un chêne maigre. Or, comme il s’endormait, il entendit bruisser le feuillage au-dessus de sa tête. Il cria :

— Qui est là ? Une voix répondit :

— C'est moi, l'arbre. J'ai peine à respirer. Regarde mes frères sur cette plaine. Ils sont hauts, puissants, magnifiques. Moi seul suis tout chétif. Je ne sais pas pourquoi.

— Je vais visiter Dieu. Je lui demanderai un remède pour toi.

— Merci, voyageur, répondit l'arbre infirme.

L'homme au matin se remit en chemin. Vers midi il arriva vue de la montagne. Au soir, à l'écart du sentier qui grimpait vers la cime, il vit une maison parmi les rochers, elle était presque en ruine. Son toit était crevé, ses volets grinçaient au vent du crépuscule. Il s'approcha du seuil, et par la porte entrouverte il regarda dedans. Près de la cheminée une femme était assise, la tête basse. Elle pleurait. L’homme lui demanda un abri pour la nuit, puis il lui

dit : Pourquoi êtes-vous si chagrine ?

La femme renifla, s'essuya les yeux.

— Dieu seul le sait, répondit-elle.

— Si Dieu le sait, lui dit l'homme, n'ayez crainte je l'interrogerai. Dormez bien, belle femme.

Elle haussa les épaules. Depuis un an la peine qu'elle avait la tenait éveillée tout au long de ses nuits.

Le lendemain, le voyageur parvint à la grotte de Dieu. Elle était ronde et déserte. Au milieu du plafond était un trou où tombait la lumière du ciel. L'homme s'en vint dessous. Alors il entendit :

— Mon fils, que me veux-tu ?

— Seigneur, je veux ma chance.

— Pose-moi trois questions, mon fils, et tu l'auras. Elle t'attend déjà au pays d'où tu viens.

— Merci, Seigneur. Au pied du mont est une femme triste. Elle pleure.

Pourquoi ?

— Elle est belle, elle est jeune, il lui faut un époux.

— Seigneur, sur mon chemin j'ai rencontré un arbre bien malade. De quoi souffre-t-il donc ?

— Un coffre d'or empêche ses racines d'aller chercher profond le terreau qu'il lui faut pour vivre.

— Seigneur, dans la forêt est un tigre bizarre. Il n'a plus d'appétit.

— Qu'il dévore l'homme le plus sot du monde, et la santé lui reviendra.

— Seigneur, bien le bonjour !

L'homme redescendit, content, vers la vallée. Il vit la femme en larmes devant sa porte. Il lui fit un grand signe.

— Belle femme, dit-il, il te faut un mari ! Elle lui répondit :

— Entre donc, voyageur. Ta figure me plaît. Soyons heureux ensemble

— Hé, je n'ai pas le temps, j'ai rendez-vous avec ma chance, elle m'attend, elle m'attend ! Il la salua d'un grand coup de chapeau tournoyant dans le ciel et s'en alla en riant et gambadant. Il arriva bientôt en vue l'arbre maigre sur la plaine. Il lui cria, de loin :

— Un coffre rempli d'or fait souffrir tes racines. C'est Dieu lui me l'a dit ! L’arbre lui répondit :

— Homme, déterre-le. Tu seras riche et moi je serai délivré !

— Hé, je n'ai pas le temps, j'ai rendez-vous avec ma Chance, elle m'attend, elle m'attend !

Il assura son sac à son épaule, entra dans la forêt avant la nuit tombée. Le tigre l'attendait au milieu du chemin.

— Bonne bête, voici : Tu dois manger un homme. Pas n’importe lequel, le plus sot qui soit au monde. Le tigre demanda :

— Comment le reconnaître ?

— Je l'ignore, dit l'autre. Je ne peux faire mieux que de te Répéter les paroles de Dieu, comme je l'ai fait pour la femme et pour l'arbre.

— La femme ?

— Oui, la femme. Elle pleurait sans cesse. Elle était jeune fort belle. Il lui fallait un homme. Elle voulait de moi. Je n'avais pas le temps.

— Et l'arbre? dit le tigre.

— Un trésor l'empêchait de vivre. Il voulait que je l'en délivre. Mais je t'ai déjà dit : je n'avais pas le temps. Je ne l'ai toujours pas. Adieu, je suis pressé.

— Où vas-tu donc ?

— Je retourne chez moi. J'ai rendez-vous avec ma chance. Elle m'attend, elle m'attend !

— Un instant, dit le tigre. Qu'est-ce qu'un voyageur qui court après sa chance et laisse au bord de son chemin une femme avenante et un trésor enfoui ?

— Facile, bonne bête, répondit l'autre étourdiment. C'est un sot. A bien y réfléchir, je ne vois pas comment on pourrait être un sot plus sot que ce sot-là.

Ce fut son dernier mot. Le tigre enfin dîna de fort bon appétit et rendit grâce à Dieu pour ses faveurs gratuites.



L'arbre à soleils.

N° ISBN : 2.02.006803.6

Dont voilà un texte :


Kiutu et la mort

Un jour une épouvantable famine s'abattit sur la terre d’Afrique.
Alors, un enfant nommé Kiutu quitta son village et s'en alla par les chemins.
Kiutu était fluet, ses yeux étaient grands comme la fringale qui creusait son ventre.
Il erra longtemps dans la forêt où les oiseaux ne chantaient plus, où les singes au regard triste se goinfraient de feuilles sèches, il erra jusqu'à ce qu'il parvienne devant le corps d'un homme couché sur des arbres écrasés : c'était un géant endormi.
Dans ses narines grandes comme des cavernes ronflaient des bourrasques.
Sa chevelure se confondait avec sa barbe, longue comme un fleuve.
Kiutu aurai pu s'y noyer dedans.
Il fit le tour de ce colosse, prudemment.
Mais comme il passait devant son œil la paupière se souleva, la bouche s'ouvrit et l'enfant entendit ces mots terribles :
Que veux-tu insecte ?
-Ce que je veux ? Répondit-il, assis par terre, car le fracas de la voix du géant l'avait renversé.
Ce que je veux ? Manger.
J'ai faim.

Le géant se souleva sur le coude, caressa sa barbe où quelques arbres étaient empêtrés et dit :
j'ai besoin d'un domestique. Je te prends à mon service. Tu sera logé et nourri.

_ Je suis d'accord, répondit Kiutu. Mais d'abord j'aimerais savoir qui vous êtes.

_ Je suis la mort, rugit le géant. Maintenant au travail.


C'est ainsi que Kiutu entra au service de la mort. Sa besogne était facile : monsieur Mort était souvent absent.
Kiutu balayait sa maison, et comme le garde manger était toujours bien garni, il passait plus de temps à faire bombance qu'à briquer la baraque.
Un jour, de retour d'un long voyage, monsieur Mort le prit au creux de la main et l'enfant-domestique aussitôt se retrouva en plein ciel,bien au-dessus de la cime des arbres, à la hauteur de la bouche gigantesque qui lui dit :


_ Petit, j'ai envie de prendre femme. Reviens dans ton village, trouve une fille a marier et ramène-la.

Monsieur Mort porta Kiutu jusqu'à l'orée de la forêt.
Son village était dans la savane, au bord du fleuve presque sec.
Kiutu y courut. La famine était toujours aussi terrible.
Il ne vit que que pauvres gens aux figures maigres, aux yeux cernés, aux côtes saillantes.
Devant la hutte de sa famille il trouva sa sœur, assise dans la poussière, tellement fatiguée qu'elle n'arriva même pas à lever les bras pour embrasser son frère.
Kiutu lui dit :

_ Viens, j'ai trouvé pour toi un mari. Tu sera bien nourrie et bien logée.


Sans attendre sa réponse il la prit par la main et la traîna sur le chemin de la forêt. Là monsieur Mort les attendait. Il les déposa dans son oreille et retourna chez lui.


Le lendemain matin Kiutu trouva le géant endormi devant sa porte. Il entra dans la maison pour dire bonjour à sa sœur. Il ne vit dans la cuisine qu'un tas d'ossements humains, jetés pêle-mêle dans un coin : monsieur Mort avait dévoré son épouse. Kiutu en fut scandalisé. « Comment ? Se dit-il, je donne mon unique sœur en mariage à ce balourd, et il la mange !»

Il sortit, furibond, alluma un grand feu de broussailles et incendia la longue chevelure de monsieur Mort.
Le feu embrasa ses sourcils, sa barbe, sa tête et bientôt monsieur Mort, le visage calciné, ne respira plus. Kiutu grimpa sur son crâne fumant et salua le soleil en riant. Alors il trébucha contre un petit sac, calé dans une ride du front brûlé. Il prit ce sac, l'ouvrit.
Il était plein de poudre blanche. « je suis sûr, se dit Kiutu, que voilà une fameuse médecine magique. »
Il l'emporta dans la maison et de cette poudre blanche il saupoudra les ossements de sa sœur qui, aussitôt, ressuscita, fraîche comme une fleur au matin.
Ils s'embrassèrent, et s'en allèrent en courant, en dansant, en criant :

_ Nous avons vaincu la Mort ! Nous avons vaincu la Mort !

Hélas, Kiutu, en empoignant le sac sur la tête colossale, avait laissé tomber quelques grains de poudre sur la paupière du géant. L’œil s'ouvrit, seul vivant dans l'énorme visage charbonneux et des hommes moururent sur la terre.
Depuis, il en est ainsi : chaque fois que l’œil de la Mort s'ouvre, il mange de sa lumière et des hommes s'éteignent, et des vies s'en vont, et des voix se taisent, et les histoires finissent.





L'arbre à trésors.

N° ISBN : 2.02.031718.4

Dont voilà un texte :


La parole

Il était une fois un pêcheur nommé Drid. C’était un homme de bonne fréquentation. Il était vigoureux, d’allure franche et son oeil, quand il riait, était aussi vif que le soleil. Or, voici ce qui lui advint.

Un matin, comme il allait le long de la plage, son filet sur l’épaule, la tête dans le vent et les pieds dans le sable mouillé à la lisière des vagues, il rencontra sur son chemin un crâne humain. Ce misérable relief d’homme posé sur les algues sèches excita aussitôt son humeur joyeuse et bavarde. Il s’arrêta devant lui, se pencha et dit : « Crâne, pauvre crâne, qui t’a conduit ici ? » Il rit, n’espérant aucune réponse. Pourtant les mâchoires blanchies s’ouvrirent dans un mauvais grincement et il entendit ce simple mot : « La parole ». Il fit un bond en arrière, resta un moment à l’affût comme un animal épouvanté, puis voyant cette tête de vieux mort aussi immobile et inoffensive qu’un caillou, il pensa avoir été trompé par quelque sournoiserie de la brise, se rapprocha prudemment et répéta, la voix tremblante, sa question : « Crâne, pauvre crâne, qui t’a conduit ici ? – La parole », répondit l’interpellé avec, cette fois, un rien d’impatience douloureuse, et une indiscutable netteté.

Alors Drid se prit à deux poings la gorge, poussa un cri d’effroi, recula, les yeux écarquillés, tourna les talons et s’en fut, les bras au ciel, comme si mille diables étaient à ses trousses. Il courut ainsi jusqu’à son village, le traversa, entra en coup de bourrasque dans la case de son roi. Cet homme de haut vol, majestueusement attablé, était en train de déguster son porcelet matinal. Drid tomba à ses pieds, tout suant et soufflant. « Roi, dit-il, sur la plage, là-bas est un crâne qui parle. – Un crâne qui parle ! s’exclama le roi. Homme es-tu soûl ? » Il partit d’un rire rugissant, tandis que Drid protestait avec humilité : « Soûl, moi ? Je n’ai bu, depuis hier, qu’une calebasse de lait de chèvre, roi vénéré, je te supplie de me croire, et j’ose à nouveau affirmer que j’ai rencontré tout à l’heure, comme j’allais à la pêche quotidienne, un crâne aussi franchement parlant que n’importe quel vivant. – Je n’en crois rien, répondit le roi. Cependant, il se peut que tu dises vrai. Dans ce cas, je ne veux pas risquer de me trouver le dernier à voir et entendre ce bout de mort considérable. Mais je te préviens : si par égarement ou malignité tu t’es laissé aller à me conter une baliverne, homme de rien, tu le paieras de ta tête ! – Je ne crains pas ta colère, roi parfait, car je sais bien que je n’ai pas menti, bafouilla Drid, courant déjà vers la porte. Le roi se pourlécha les doigts, décrocha son sabre, le mit à sa ceinture et s’en fut trottant derrière sa bedaine, avec Drid le pêcheur.

Ils cheminèrent le long de la mer jusqu’à la brassée d’algues où était le crâne. Drid se pencha sur lui, et caressant aimablement son front rocheux : « Crâne, dit-il, voici devant toi le roi de mon village. Daigne, s’il te plaît, lui dire quelques mots de bienvenue. Aucun son ne sortit de la mâchoire d’os. Drid s’agenouilla, le cœur soudain battant. « Crâne, par pitié, parle. Notre roi a l’oreille fine, un murmure lui suffira. Dis-lui, je t’en conjure, qui t’a conduit ici. » Le crâne miraculeux ne parut pas plus entendre qu’un crâne vulgaire, resta aussi sottement posé que le plus médiocre des crânes, aussi muet qu’un crâne imperturbablement installé dans sa définitive condition de crâne, au grand soleil, parmi les algues sèches. Bref, il se tut obstinément. Le roi, fort agacé d’avoir été dérangé pour rien, fit une grimace de dédain, tira son sabre de sa ceinture. « Maudit menteur, dit-il. » Et, sans autre jugement, d’un coup sifflant, il trancha la tête de Drid. Après quoi, il s’en revint, en grommelant, à ses affaires de roi, le long des vagues. Alors, tandis qu’il s’éloignait, le crâne ouvrit enfin ses mâchoires grinçantes et dit à la tête du pêcheur qui, roulant sur le sable, venait de s’accoler à sa joue creuse : « Tête, pauvre tête, qui t’a conduit ici ? » La bouche de Drid s’ouvrit, la langue de Drid sortit entre ses dents et la voix de Drid répondit : « La parole »



(Conte d’Afrique noire, Henri Gougaud, L’arbre aux trésors, Ed. du Seuil)
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Jeff
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MessageSujet: Re: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Sam 30 Avr - 11:47

Bonjour Karamel.

J'ai bien aimé tes contes.

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karameltendre
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MessageSujet: Re: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Sam 30 Avr - 12:43

Merci Jeff.
Ils sont tous excellent, ce sont des livres à lire absolument.
Puis ce ne sont pas mes contes, mais des contes et légendes du monde entier traduits pas Henri Gougaud, moi je ne suis qu'une poussière dans l'univers qui a eu la chance de les lire lol!
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Babou
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MessageSujet: Re: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Sam 30 Avr - 13:03

Merci Karamel de nous avoir fait découvrir cet auteur !!! Wink Je vais essayer de le trouver à la bibliothèque ... Very Happy
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Corynn
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MessageSujet: Re: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Dim 1 Mai - 11:48

Merci beaucoup Karamel. J'ai eu beaucoup de plaisir à relire les deux derniers contes et à découvrir le premier que je ne connaissais pas encore. cheers
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karameltendre
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MessageSujet: Re: Henri Gougaud (L'arbre aux trésors, à soleils, d'amour et de sagesse)   Lun 2 Mai - 12:22

Si vous aimez temps, en voilà d'autres alors.


L'arbre d'amour et de sagesse toujours du même auteur.

N° ISBN : 2.02.031719.2

L'arbre

Dans un pays aride, fut autrefois un arbre prodigieux. Sur la plaine, on ne voyait que lui, largement déployé entre les blés malingres et le vaste ciel bleu. Personne ne savait son âge. On disait qu'il était aussi vieux que la Terre. Des femmes stériles venaient parfois le supplier de les rendre fécondes, des hommes en secret cherchaient auprès de lui des réponses à des questions inexprimables et les loups lui parlaient, certaines nuits sans lune, mais personne jamais ne goûtait à ses fruits.

Ils étaient pourtant magnifiques, si luisants et dorés, le long de ses branches maîtresses pareilles à deux bras offerts dans le feuillage qu'ils attiraient les mains et les bouches des enfants ignorants. Eux seuls osaient les désirer. On leur apprenait alors l'étrange et vieille vérité. La moitié de ces fruits était empoisonnée. Or, tous, bons ou mauvais, étaient d'aspect semblable. Des deux branches ouvertes en haut du tronc énorme l'une portait la mort, l'autre portait la vie, mais on ne savait laquelle nourrissait et laquelle tuait. Et donc on regardait mais on ne touchait pas.

Vint un été trop chaud, puis un automne sec, puis un hiver glacial. Neige et vent emportèrent les granges et les toits des bergeries. Les givres du printemps brûlèrent les bourgeons, et la famine envahit le pays. Seul, sur la plaine, l'arbre demeura imperturbable. Aucun de ses fruits n'avait péri. Malgré les froidures, ils étaient restés en aussi grand nombre que les étoiles du ciel. Les gens, voyant ce vieux père solitaire miraculeusement rescapé des bourrasques, s'approchèrent de lui, indécis et craintifs. Ils interrogèrent son feuillage. Ils n'en eurent pas de réponse. Ils se dirent alors qu'il leur fallait choisir entre le risque de tomber foudroyés, s'ils goûtaient aux merveilles dorées qui luisaient parmi les feuilles, et la certitude de mourir de faim, s'ils n'y goûtaient pas.

Comme ils se laissaient aller en discussions confuses, un homme dont le fils ne vivait plus qu'à peine osa soudain s'avancer d'un pas ferme. Sous la branche de droite, il fit halte, cueillit un fruit, ferma les yeux, le croqua et resta debout, le souffle bienheureux. Alors tous, à sa suite, se bousculèrent et se gorgèrent délicieusement des fruits sains de la branche de droite, qui repoussèrent aussitôt, à peine cueillis, parmi les verdures bruissantes. Les hommes s'en réjouirent infiniment. Huit jours durant, ils festoyèrent, riant de leurs effrois passés.

Ils savaient désormais où étaient les rejetons malfaisants de cet arbre : sur la branche de gauche. Ils la regardèrent d'abord d'un air de défi, puis leur vint une rancune haineuse. A cause de la peur qu'ils avaient eu d'elle ils avaient failli mourir de faim. Ils la jugèrent bientôt inutile que dangereuse. Un enfant étourdi pouvait, un jour, se prendre à des fruits pervers que rien ne distinguait des bons. Ils décidèrent donc de la couper au ras du tronc, ce qu'ils firent avec une joie vengeresse.

Le lendemain, tous les bons fruits de la branche de droite étaient tombés et pourrissaient dans la poussière. L'arbre amputé de sa moitié empoisonnée n'offrait plus au grand soleil qu'un feuillage racorni. Son écorce avait noirci. Les oiseaux l'avaient fui. Il était mort.


(Conte de l'Inde, Henri Gougaud, L'arbre d'amour et de sagesse, Ed. du Seuil)

L'arbre à trésors de Henri Gougaud.

N° ISBN : 2.02.031718.4


Le rayon de lune


Quand il vécut ce que je vais vous dire, Mackam était un jeune homme au cœur bon, à l'esprit rêveur, à la beauté simple. Il souffrait pourtant d'une blessure secrète, d'un désir douloureux qui lui paraissait inguérissable et donnait à son visage, quand il cheminait dans ses songes, une sorte de majesté mélancolique, il voulait sans cesse savoir. Savoir quoi, il n'aurait pas su dire. Son désir était comme une soif sans nom, une soif qui n'était pas de bouche, mais de cœur. Il lui semblait que sa poitrine en était perpétuellement creusée, asséchée. Il en tombait parfois dans un désespoir inexprimable.



Il fréquentait assidûment la mosquée, mais dans ses prières, ce n'était pas le savoir qu'il désirait. Il les disait pourtant tous les soirs, lisait le Coran, cherchait la paix dans sa sagesse. Il s'y décourageait souvent. En vérité, plus que les paroles sacrées, il goûtait le silence qu'il appelait à voix basse : « le bruit du rien », à l'heure où la lune s'allume dans le ciel.

La lune, il l'aimait d'amitié forte et fidèle. Elle lui avait appris à dépouiller la vie de ses détails inutiles. Quand elle apparaissait, il la contemplait comme une mère parfaite. Sa seule présence simplifiait l'aridité et les obstacles du monde. Ne restait alentour que la pointe

de la mosquée, l'ombre noire de la hutte, la courbe pure du chemin, rien d'autre que l'essentiel, et cela plaisait 1 infiniment à Mackam.

Or, une nuit de chaleur lourde, comme il revenait, le long du fleuve aux eaux sombres et silencieuses, de l'école coranique où il avait longtemps médité, l'envie le prit de dormir dans cette tranquillité où son âme baignait. À la lisière du village, il se coucha donc sous un baobab, mit son Coran sous sa nuque, croisa ses doigts sur son ventre et écouta les menus bruits du rien, alentour. Le ciel était magnifique. Les étoiles brillaient comme d’innombrables espérances dans les ténèbres. Le cœur de Mackam en fut empli d'une telle douceur que sa gorge se noua. « Savoir la vérité du monde, soupira-t-il, savoir ! » Ce mot lui parut plus torturant et beau qu'il ne l'avait jamais été jusqu'à cette nuit délicieuse. Il regarda la lune.

Alors il sentit un rayon pâle et droit comme une lance entrer en lui par la secrète blessure de son esprit. Aussitôt, le long de ce rayon fragile, il se mit à monter vers la lumière. Cela lui parut facile. Il était soudain d'une légèreté merveilleuse. Une avidité jubilante l'envahit. La pesanteur du monde, les chagrins de la terre lui parurent bientôt comme de vieux vêtements délaissés. Il se dit qu'il allait enfin atteindre cette science qu'il ne pourrait peut-être jamais apprendre à personne, mais qui l'apaiserait pour toujours. Il bondit plus haut. Les étoiles disparurent alentour de la lune ronde, il se retint de respirer pour ne point rompre le fil qui le tenait à l'infini céleste. il s'éleva encore, parvint au seuil d'un vide immense et lumineux.

C'est alors qu'il entendit un cri d'enfant lointain, menu, pitoyable. Un bref instant, il l'écouta. Quelque chose en lui remuai, un chagrin oublié peut-être, un lambeau de peine terrestre emporté dans le ciel. Mackam se sentit descendre, imperceptiblement. Le cri se fit gémissant dans la nuit. Il s'émut, s'inquiéta. « Pourquoi ne donne-t-on pas d'amour à cet enfant ? » se dit-il, et il eut tout à coup envie de pleurer. Il se tourna sur le côté. Il était à nouveau dans son corps, sous l'arbre.

Et dans son corps, les yeux mi-clos à la lumière des étoiles revenues, il vit la cour d'une case, et dans cette cour un nourrisson couché qui sanglotait, les bras tendus à une mère absente. Mackam se dressa sur le coude, le cœur battant, la bouche ouverte. Il n'y avait pas d'habitation à cet endroit du village. Il murmura :

- Qui est cet enfant ?

- C'est toi-même, répondit une voix fluette, au-dessus de sa tête.

Il leva le front, tendit le cou et vit un oiseau noir perché sur une branche basse du baobab. Il lui demanda :

- Si c'est moi, pourquoi ai-je crié ?

- Parce que la seule puissance de ton esprit ne pouvait suffire à atteindre la vraie connaissance, lui dit l'oiseau. Il y fallait aussi ton cœur, ta chair, tes souffrances, tes joies. L'enfant qui vit en toi t'a sauvé, Mackam. S'il ne t'avait pas rappelé, tu serais entré dans l'éternité sans espérance, la pire mort : celle où rien ne germe. Brûle-toi à tous les feux, autant ceux du soleil que ceux de la douleur et de l'amour. C'est ainsi que l'on entre dans le vrai savoir.

L'oiseau s'envola. Mackam se leva et s'en fut lentement par les ruelles de son village. De-ci, de-là, devant des portes obscures, brillaient des lumières. Près du puits, l'âne gris dormait, environné d'insectes. Sous l'arbre de la place, une chèvre livrait son flanc à ses petits. Au loin, un chien hurlait à la lune. Pour la première fois, elle parut à Mackam comme une sœur exilée et il se sentit pris de pitié pour elle qui ne connaîtrait jamais le goût du lait et la chaleur d'un lit auprès d'un être aimé.




(extrait du livre "l'arbre aux trésors" de Henri Gougaud)
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